LE SECRET

 

 

 

Roman autobiographique

 

Rédigé par Jean-Michel DIEBOLT

 

 

PROLOGUE

 

 

Si je devais écrire ma vie, elle serait comparable à un véritable roman fiction.

Ma naissance est demeurée un mystère jusqu’à l’âge de mes 18 ans.

C’est grâce à ma tante Hélène, sœur de ma mère, que j’ai enfin su la vérité…

 

*

 

Jusqu’en septembre 1955, je n’ai vécu que sur des mensonges, des vérités et des contrevérités.

J’ai vu le jour le 17 novembre 1928, à Bellecombe, née de Eugène Louis C., né le 29 mai 1890 à Paris et de Julie Alphonsine B., née 15 juillet 1883 à Bellecombe.

Enfant, vers l’âge de 6 ans, j’étais persuadée que j’avais été trouvée. Pendant longtemps, on m’a laissé croire cela. À cette époque, seules maman et ma sœur S. étaient gentilles avec moi. Mes deux autres demi-sœurs, Pa et Ra (l’aînée), me jalousaient terriblement. Alors que l’une qui était la favorite ( c’était la « petite chérie » ! ) me laissait m’accuser lorsqu’elle faisait des bêtises, l’autre m’accablait de paroles méchantes, allant jusqu’à affirmer que maman m’abandonnerait un jour !

J’avais alors 6 ans. J’étais malade, avec une très forte fièvre, sur un lit d’hôpital.

Maman pensait que je délirais lorsque je disais ma peur d’être un jour abandonnée.

Cette peur m’a poursuivie durant toute mon enfance, et jusqu’à mon adolescence.

Je me souviens de mon autre demi-sœur. À cette époque, elle travaillait déjà dans une maison

bourgeoise. J’avais dans les 12 ou 13 ans, et elle 9 ans de plus. J’ajoute que ma 2ème sœur S., après le décès de maman s’est occupée de moi avec un total dévouement, devenant en quelque sorte ma seconde mère.

 

 

Un Noël inoubliable

 

 

Je me souviens très bien de mon père lorsque j’étais enfant, notamment un certain Noël… Au milieu de la nuit, je m’étais éveillée. J’ai entrouvert la porte de la chambre donnant sur la cuisine… Et là, ébahie, je vis un homme de dos qui s’activait à la confection d’un chariot alsacien. Il parlait – à voix basse – à maman, je suppose, car je ne la voyais pas.

  • Ne t’inquiètes pas, disait-il. Je l’aurais terminé à temps ! Tout sera prêt comme prévu… »

Je venais de réaliser que le père Noël était en fait mon propre père. De crainte, d’une part d’être surprise, et de l’autre de gâcher la joie de mes parents, je refermais, sans faire de bruit, la porte de la chambre, et allais me recoucher.

Le lendemain matin, je n’osais plus me lever, tant je craignais que l’on pourrait lire sur mon visage que je savais tout.

  • Viens voir ce que tu as reçu. M’interpella maman. C’est une grande surprise ! Viens voir.

J’avançais lentement, ne sachant quoi dire.

  • Mais viens, dit-elle encore une fois. C’est pour toi !

Le chariot alsacien que je découvrais devait être d’une certaine taille, car je me souviens que l’on m’avait mise dedans.

Je demeurais muette…

  • C’est papa qui te l’a commandé au père Noël. Précisa maman.

Pa. avait reçu une poupée.

Son visage se transforma… Jalouse, ou je ne sais quoi, pour me faire du mal, elle s’approcha de moi et me dit, d’un air triomphant :

  • C’est ton papa qui a fait tout ça.

Je lui répondis que je le savais, à la fois pour la défier et par amour-propre.

 

(…)

Les années ont passé. Je ne voyais plus mon père. Je me souviens pourtant bien de sa stature. Il était grand, les cheveux blonds-fauves. Cependant, je ne revois pas son visage.

Je me rappelle que lorsqu’il était venu me chercher, alors que maman était à son travail, il me tenait par la main droite, et de l’autre il portait une valise. La couleur de ses souliers jaunes, c’est le dernier souvenir que j’ai de lui. Je ne me souviens de rien d’autre. Le reste, c’est tante Céline qui me l’a rapporté.

Un jour, alors que j’étais en vacances chez elle, à Paris, elle était venue vers moi en me disant :

  • ’Faut que je te parle de ton père. Tu as le droit de savoir, car le silence s’est fait autour de toi.

Tante Céline, je ne la remercierai jamais assez car, sans elle, je n’aurais jamais eu connaissance de nombreuses choses concernant mon père.

 

 

Une vie familiale difficile

 

 

Je sais que la vie a été dure pour maman qui était une veuve de la Guerre 14-18. Ce père, celui de mes trois sœurs, avaient été gazé et pensionné. On raconte qu’il a beaucoup souffert les trois derniers mois de sa vie. Il ne pouvait plus s’alimenter, si bien qu’il était nourri à l’aide d’une sonde. Après son décès, on avait demandé à maman qu’elle envoie ses papiers pour toucher une pension de veuve de guerre car sa situation avait changé au regard des pensions versées. Malheureusement, elle eût l’ignorance d’expédier les originaux. Ce fut un désastre, car ces papiers-là furent soit égarés par l’administration, soit par la poste ou par les Allocations, si bien qu’elle n’a jamais touché quoi que ce soit en ce qui concerne une quelconque pension de veuve de guerre. Elle n’avait pas d’autres papiers qui puissent prouver sa bonne foi. Sa sœur de paris s’était même déplacée pour aller au Ministère de la Guerre, mais sans les originaux de la pension que son mari touchait de son vivant à titre d’invalide de guerre, le Ministère lui répondit qu’ils ne pouvaient rien faire.

On ressentit cela comme une grande injustice. Ils savaient pourtant bien qu’elle touchait cette pension avant le décès de son mari. Ils avaient bien des traces dans leurs livres de compte. Mais ce fut ainsi fait. Que dire d’autre ? « Vive la France ! Merci, la France ! Merci, les grattes-papiers de l’époque ! » Ce sont bien ceux-là qui ont mis une mère de famille et ses enfants dans la misère… Je dis bien dans la misère car nous n’avions pas toujours un morceau de pain pour nos repas !

 

Un jour, je me souviens avoir dit à maman que j’avais faim…

- Tu sais bien qu’on n’a pas assez pour manger… me répondit alors P. Il faut toujours en garder pour le lendemain.

Maman avait cuit des pommes de terre à l’eau pour remplacer le pain, et comme nous ramassions du bois mort pour le fourneau, il fallait le faire durer, moi, petite, je ne savais pas tout cela.

- Laisses-donc, lui dit maman. Elle est petite. Elle ne sait pas.

Elle avait lancé cette phrase aussi rapidement qu’un éclair.

Je venais de comprendre que nous étions pauvres… Je refusais alors la pomme de terre que maman me tendait.

- Tu vois. Ce n’est qu’une capricieuse ! lança ma sœur.

- Ne dis pas cela, répliqua maman. Elle est petite. Elle ne peux pas comprendre.

Au fond de moi, j’avais très bien compris la situation. Ce n’était sûrement pas par caprice que je refusais cette pomme de terre, mais bien parce que je venais de réaliser, malgré mon jeune âge, que nous étions vraiment pauvres. J’ai toujours eu très bon cœur. J’étais très sensible, très intuitive aussi. Depuis ce jour, j’ai toujours fait attention lorsque l’on me proposait quelque chose, de peur que, par ma faute, quelqu’un puisse manquer de quoi que ce soit.

 

Maman cultivait son jardin, et ma tante Céline me disait qu’elle y faisait des merveilles de ce petit bout de terre. Maman était douée pour beaucoup de choses.

 

Notre tante travaillait dans une grande maison de couture, et ramenait parfois de Paris, des tissus avec lesquels maman nous confectionnait des vêtements.

Un jour, elle avait réalisé la première robe de soirée pour mon autre sœur S., parce qu’elle devait allait à son premier bal, à l’Hôtel Majestic, à Grenoble. Je me souviens que la robe était en soie bleue nuit, ajourée sur le côté. Je revois maman, le soir, en train de la réaliser. C’était moi qui enfilais le fil dans le chas des aiguilles. Je devais avoir 8 ou 9 ans. Ma sœur S. et maman travaillait à l’hôpital. Ma sœur P. a passé son enfance, en tant que pupille de la Nation, à l’orphelinat départemental. Pas moi : nous n’avions pas le même père. Maman avait connu mon père après son veuvage. Je n’avais pas donc pas grandi avec cette sœur. D’ailleurs, elle me le faisait bien comprendre pendant les vacances. Parce qu’elle était à l’orphelinat, elle se sentait lésée de beaucoup de choses, pourtant, c’est bien là qu’elle a eu la chance d’être instruite. Moi, je n’avais aucune instruction. À la mort de maman, on m’a placé dans un orphelinat religieux. J’en ai beaucoup souffert. Elle avait quatorze ans, et moi, j’en avais dix. Mais avant d’y aller, je suis restée huit mois chez ma sœur aînée R. Elle était très dure envers moi. Chaque fois que ma sœur venait pour les vacances, j’endossais toutes ses bêtises. Pour punition, on me frappait les jambes avec des verges d’osier.

Au départ, j’avais dû aller chez mon oncle à Saint Jean de Moirans avec sa femme tante Marie. Ils voulaient me prendre avec eux. Ma sœur R s’étant faite mielleuse, avait répliqué « Non ! C’est ma Néné. Je la prends avec moi ! » Je n’avais rien osé dire et c’est avec le cœur gros qu’après l’enterrement j’ai vu repartir mon oncle – frère de maman -, et sa femme tante Marie. Ma sœur S. que je n’avais vu que petite (trop jeune pour m’en souvenir) et ensuite travaillait très jeune dans une maison bourgeoise, je n’ai eu le bonheur de la connaître que lorsque qu’elle s’est mise à travailler aux Hôpitaux, avec maman. A ce moment, nous avions quitté Le Sabot. J’ai été mise en nourrice chez une dame d’un certain âge qui tenait un café. Ma sœur S. et maman venaient me voir quand elles étaient en congé. Ma sœur S. a été pour moi comme une seconde mère, et même encore aujourd’hui, à 86 ans, je la considère toujours comme telle. Elle me considérait bien plus comme sa fille que comme sa demi-sœur.

 

 

Une nourrice sans scrupule

 

 

Je poursuis donc ces souvenirs de l’époque de mon enfance, lorsque j’avais été mise en nourrice.

 

Au début, cette nourrice était plutôt correcte envers moi. Je ne devais seulement pas apparaître dans la salle de son café. Puis, elle me fit faire le service. Et puis, un jour, elle fit venir un certain client dans sa cuisine, me faisant m’asseoir sur les genoux de ce vieux monsieur. Je me sentais très mal à l’aise. J’essayais de descendre en gesticulant car il me tenait par la taille. La nourrice me faisait alors les gros yeux pour que je me tienne tranquille. Elle restait assise à l’autre extrémité de la table de la cuisine. C’est alors que ce vieux monsieur commença à me caresser, à glisser sa main sous l’élastique de ma culotte. Alors, je bougeais encore plus, essayant de descendre de ses genoux pour m’enfuir… Dieu vint finalement à mon secours (je ne savais pas encore qu’il existait) car un client entra dans la cuisine : il voulait régler ses consommations pour partir. Ma nourrice se leva donc pour aller dans la salle. J’en profitais pour descendre et filer dans la salle : je m’y sentais plus en sécurité. Je l'entendis alors me dire de retourner dans la cuisine. Je ne le fis pas…

Parmi les clients du café, il y en avait qui étaient très gentils envers moi. Ils m'avaient pris en l'amitié et se comportaient très correctement. Je me souviens très bien de Monsieur Jules qui travaillait à la papeterie. Il m'apportait des feuilles de papier et des crayons pour écrire et dessiner, parfois des bonbons. Je n'avais rien à craindre de lui.

Cette nourrice, peu scrupuleuse, me laissait seule lorsqu'elle partait à Villard-Bonnot pour aller aux enterrements. Cependant, une seule fois elle m’a emmené avec elle. C'était après l'incendie d’une partie de son café. Sa chambre qui était contiguë à la mienne et situé au premier étage avait en partie brûlé. J'étais malade ce jour-là. Elle m'avait enfermée à clef dans ma chambre. C'est alors que l'incendie s'était déclaré. De ma chambre, j'entendais les clients qui criaient « La petite est toute seule en haut ! » Et moi, je me demandais pourquoi ils criaient tous. Un peu plus tard, j’entendis un ronflement dans la chambre de la nourrice, puis les pompiers sont venus me délivrer en me sortant par l'escalier de derrière le café, et par lequel nous montions dans nos chambres. Les commentaires allaient bon train : « Si c'est pas malheureux de laisser la petite enfermée toute seule, et de partir alors qu’elle est malade ! » Lorsque quelqu'un alla la chercher, elle se fit bien sermonner par les pompiers. En guise de regrets, je l'entendis se plaindre : « Vous rendez-vous compte que tout l'argent que sa mère me versait est parti en fumée ! » Je n'ai jamais oublié cet épisode, mais avec du recul, je me rends compte qu'elle venait d'avoir un juste châtiment en rapport avec ses mauvaises actions.

Aujourd'hui, cette nourrice est décédée depuis de nombreuses années. Si j'avais un quelconque moyen de conseiller des parents qui confient leurs enfants en toute confiance, je leur dirai de faire très attention, de bien se renseigner sur cette personne, parce qu'ils ont un trésor. Je leur dirai de ne pas se fier à leur bonne apparence et à leurs bonnes manières. Même les plus petits sévices que leur enfant peut souffrir peuvent devenir dévastateurs. Un enfant est un bien trop précieux pour être confié à n’importe qui sans que l’on prenne suffisamment de renseignements. Si je n’ai pas été violée ce jour-là, je pense que c’est à Dieu que je dois d’avoir été épargnée, en faisant surgir ce client dans la cuisine. Dieu m’a également sauvée lorsque l’incendie s’était déclaré dans la chambre voisine alors que la porte était fermée à clef, et que l’on m’y avait laissée malade. Je me l’imagine bien, à quelques kilomètres de là, inconsciente de son acte parfaitement irresponsable.

Quelques années plus tard, une autre fois encore, la protection de Dieu s’était manifestée. C’était en septembre 1945, j’avais 16 ans… Alors que je descendais des marches d’escalier dans la pénombre, j’avais malencontreusement glissé et avais chuté jusqu’en bas, me retrouvant allongée, la face contre le sol. J’étais bien incapable de me relever, bien choquée et meurtrie. À la suite de cet accident, j’avais développé une grosseur sur mon cou et un hématome situé à la base du menton, sur le côté droit. J’en conserve toujours une trace, aujourd’hui, à 77 ans. À partir de 1951, je subis plusieurs interventions chirurgicales afin de m’enlever un adénome thyroïdien, gonflé de liquide, qui s’était développé. C’est le grand et regretté docteur B. qui m’opéra. Sa grande simplicité, sa gentillesse et surtout sa grande compétence méritent d’être reconnue. Aujourd’hui décédé, il mérite un hommage tout particulier. Je me souviens combien il s’était émerveillé de me voir aussi bien réagir. L’aumônier de l’hôpital de la Tronche mérite lui-aussi un hommage. À la Clinique des Alpes, les médecins laissaient aux patients le choix du chirurgien. Après l’opération, un spécialiste en endocrinologie, le docteur Pin, me suivit durant un an, celui-là même qui assista à mon opération. Le docteur H., interne à l’époque, avait été désigné comme assistant opératoire. Je les retrouvais tous, en 1952, dans une chambre de la Clinique des Alpes, pour faire un bilan. Il y avait aussi le docteur B., qui devint professeur par la suite. Chacun était heureux de se rendre compte que je m’étais aussi rapidement rétablie. « On voit bien que c’est une jeune femme saine, avait dit le docteur B. La vie lui sourit tellement qu’elle réagit bien aux interventions. » Cette phrase était à double sens. En effet, après cette consultation, quelques jours plus tard (je m’étais mariée le 8 décembre 1951), j’étais de nouveau en consultation avec le docteur B..

- Je suis obligé de faire un toucher vaginal… me dit-il.

C’était deux ou trois jours après le mariage…

Lorsque le docteur B. retira sa main, son gant était rouge de sang, et un lambeau de peau sanguinolent y pendait.

Perplexe, il me regarda pendant quelques secondes qui me semblèrent très longues, puis se ressaisit.

- Dites-moi, Madame, depuis quand êtes-vous mariée ?

- Depuis le huit. Pourquoi ? lui répondis-je. Il n’y a même pas une semaine.

Il hocha alors la tête, me regarda de nouveau.

- Je vous adresse tous mes compliments, poursuivit-il, toujours avec cet air étonné qui m’intriguait. C’est rare de voir encore cela de nos jours…

- Qu’y a-t-il ? lui demandai-je, ne comprenant pas le sens de sa phrase.

- Vous ne voyez pas ?

- Non ! Franchement…

- Ce que vous voyez là, c’est un reste d’hymen. Continua-t-il. Je vous promets, c’est rare d’en voir à notre époque.

Le docteur B. avait beau me dire cela, je ne réalisais toujours pas. Il est vrai que j’avais été élevée dans un orphelinat religieux, à Grenoble, très stricte, d’où l’on ne sortait jamais si l’on n’était pas accompagné. Tellement stricte que notre famille elle-même n’avait pas le droit de nous rendre visite s’il n’y avait la présence d’une religieuse séculaire (que nous appelions « la grande », ou « Mezelle », au lieu de Mademoiselle). En un mot, nous ignorions tout de la vie… et puis, moi-même, j’étais d’une très grande naïveté. Même six ans après ma sortie de l’orphelinat, j’étais encore élevée dans la rigueur, préservée de bien des choses, tenue volontairement dans l’ignorance de la vie…

Le docteur Boniot était remarquable. Est-ce parce que je travaillais à l’hôpital, à cette époque, il n’accepta jamais aucun paiement venant de ma part.

- Non, ne me payez pas. Me disait-il à chaque fois. Donnez-moi uniquement ce que la Sécurité Sociale vous rembourse. J’en parlerai à l’anesthésiste afin qu’il s’arrange avec vous.

Je ne peux aujourd’hui que saluer cet homme. Outres ses grandes qualités professionnelles, il faisait preuve d’une grande générosité. Je l’oublierai jamais. Il restera un grand « Monsieur », ce Monsieur B., devenu par la suite Professeur.

 

 

Une pension jamais versée

 

 

Maman était veuve de la guerre 14/18. Son mari avait été gazé, et elle recevait une pension. Lui, il est décédé en 1923, ou 1924, année de la naissance de ma demi-sœur cadette Pa.

Le pension de veuve de guerre changeait au décès du mari de maman.

Elle avait eu quatre filles de son mari. L’une d’entre elles est morte bébé, d’une méningite tubéreuse, alors qu’elle vivait dans l’Oise, à Saint Sulpice. Il lui restait trois filles : Ra., Si, et Pa.

Elle fit les démarches nécessaires car la pension de son mari changeait à son décès. Elle envoya les papiers qui lui étaient demandés… Hélas, elle n’a jamais rien touché, les papiers qu’elle avaient envoyés s’étant très probablement perdus – en cours d’acheminement, ou perdus quelque part, dans un bureau ? On a bien vu des cas semblables où des lettres étaient retrouvées quelques décennies plus tard…

Malgré un grand nombre de démarches, elle n’a pu toucher sa pension de veuve de guerre. Ma tante Céline de Paris eut beau se rendre au Ministère de la Guerre, car cette administration réclamait uniquement des originaux, et ces originaux, maman les leur avait expédiés par la Poste. À cause de cette injustice, elle n’a jamais eu d’argent, et j’insiste, pas un sou. Ce qui est proprement scandaleux, c’est qu’elle avait bien des preuves qu’il était pensionné gazé, à taux plein les derniers mois de sa vie, quand il était alimenté par une sonde, selon le récit que m’avait fait tante Céline. Maman dût se battre toute seule pour élever ses filles orphelines. Entre temps, mon grand-père vint habiter au Chevallon-de-Voreppe, en métayage. Il quittait sa Savoie natale avec ma mère où la généalogie remontait jusqu’à 1734. Comment se fait-il que maman me fit venir au monde à Moirans, le 17 novembre 1928 ? Je l’ignore encore. Mon père, L.E. C. me reconnut de suite, alors que maman, très fatiguée par cet accouchement, ne le fit que trois mois plus tard. Elle avait accouché chez elle, rue Kerdian (cette rue existe toujours).

 

 

 

Mes origines

 

Mes sœurs, et d’autres personnes de la famille m’en ont parlé. Mes dernières sœurs étaient trop jeunes à l’époque pour s’en souvenir. Mes oncles et tantes, vivant à Paris, ou au Chevallon-de-Voreppe, puis à Voiron, et à Saint Jean-de-Moirans, étaient tous originaires de la Savoie, de la Tarantaise plus précisément, mais l’avaient quittés pour s’établir dans le Dauphiné après la mort de la grand-mère maternelle. Notre grand-père maternel était natif de la Compôte, dans les Bauges où demeurent encore aujourd’hui (en décembre 1995) des cousins qui, malgré leur âge (80 ans) conservent toujours un restaurant savoyard. Celui-ci ne fonctionne plus que les dimanches et fêtes. Il y avait aussi ma cousine Andrée C., née B. : son grand-père et le nôtre étaient frères. Il y a une longue lignée de Berger, et de nombreux garçons. La généalogie remonte jusqu’à 1734 !

*

 

Maman est née en 1883 en Savoie, dans la Tarentaise. Quant à son père, il est né dans la région de la Compôte, dans les Bauges. Il avait plusieurs frères.

Mon grand-père maternel, ainsi que ses sœurs avaient quitté la Compôte en Bauges sans donner aucune nouvelle pendant très longtemps, sans doute à cause des mauvaises communications de l’époque. Ceci m’a été rapporté par ma cousine Andrée C., née B., restauratrice, qui est restée à la Compôte. Son grand-père et mon père maternel étaient frères dans cette longue lignée de Berger. Elle me rapporta une anecdote au sujet de ces deux frères dont le reste de la famille n’avaient plus aucune nouvelle : l’un des fils B. avait fait fortune et menait, paraît-il, la grande vie. À son décès, comme il n’avait pas d’héritier, personne de sa lignée ne voulut répondre à la convocation du notaire, craignant à devoir régler d’éventuelles dettes qu’il aurait laissées. Au final, ils apprirent qu’il laissait une belle fortune et chacun en profita.

Pour revenir à mon ascendant personnel, mon grand-père, ayant quitté, jeune homme, la Compôte en Bauges pour s’installer en Tarentaise, il convola en justes noces avec Marie-Olympe. Son frère, oncle de maman, avec la sœur de Marie-Olympe, étaient cultivateurs et, paraît-il, selon ma tante Céline, sœur de maman, comme ils étaient très appréciés des hôtels environnants, leurs produits étaient retenus d’avance.

Une autre anecdote :

Il avait beaucoup de force, lorsqu’il mondait les noix (casser les noix), lors des veillées, afin de les vendre pour la pâtisserie ou pour en tirer de l’huile : mon grand-père se servait uniquement de son poing pour les casser. C’était un homme très droit et propre. Il disait que pour sentir bon, il ne faut rien sentir, et qu’il n’y a nul besoin de se parfumer lorsqu’on est propre. L’un de ses frères, instituteur, était bien plus sévère envers ses neveux et nièces (dont maman faisait partie) qu’envers ses élèves. Il fut décoré de la Légion d’Honneur, une décoration qui n’était pas facilement donné, sauf pour un motif sérieux.

Il était coutume, en Savoie, de placer les filles avant leur mariage. Pour cette raison, maman reçut une bonne éducation et instruction. Elle fut gouvernante au service d’une princesse des Pays-Bas, ou de Belgique (je n’en suis pas certaine) : elle possédait un château aux Pays-Bas et des appartements à Paris. Tout le personnel était sous les ordres de ma maman, et elle était très estimée. C’est en région parisienne qu’elle fit la connaissance du père de mes demi-sœurs. Celui-ci était contremaître et comptable dans une industrie de l’Oise. Lorsque maman se maria avec ce savoyard, elle quitta le service de cette princesse. Un jour, j’ai vu en photo les enfants de cette princesse car maman en possédait une. Peu de temps après, lorsque maman tomba malade, la princesse l’apprit et envoya quelqu’un pour venir la chercher, afin de la soigner dans ses propres appartements, à Paris. Cela montre combien elle était appréciée de tous.

Deux de mes demi-sœurs, les aînées, sont nées à Petit-Cœur en Tarentaise. Elle déménagea ensuite pour aller dans l’Oise où son mari était contremaître et comptable dans une usine de la région. Elle habitait une villa. Ma sœur aînée R., toute jeune, sans se retourner, reconnaissait les ouvriers rien qu’en entendant le bruit de leurs pas. Elle disait « Bonjour, Monsieur Sylvain. Bonjour, Monsieur Michel… » sans voir qui arrivait, et ne se trompait que très rarement.

Quand grand-mère disparût, grand-père s’installa au Chevallon-de-Voreppe où il sera enterré plus tard dans le vieux cimetière. L’un de ses frères, oncle Jean, alla vivre, avec son épouse Tante Marie, à Saint Jean-de-Moirans. Il eût deux filles et quatre garçons. D’ailleurs, la dernière de ses filles est décédée à Paris à l’âge de 93 ans, en 2002 ( ?). Elle s’était mariée dans la capitale, elle, ma seule tante, sœur de maman, qui l’avait fait venir auprès d’elle. Elle occupait un poste de secrétariat dans une banque. Elle vivait dans une maison de campagne.

 

Ma mère vivait en couple, sans être mariée. Tous deux vinrent s’installer dans la vallée du Grésivaudan, au lieu dit « Le Sabot », dans une villa appartenant à des italiens qui logeaient à côté d’eux.

Je revois le jardin. Maman en sortait des trésors de légumes… cependant, la vie ne devait pas toujours être facile pour maman, sans pension et quatre filles à sa charge.

De mes sœurs, je n’en ai pas de souvenirs : alors que j’étais toute jeune, l’aînée (14 ans d’écart avec d’elle) s’était mariée très tôt, et la seconde (9 ans d’écart avec elle) travaillait déjà.

Je me souviens encore très bien quand, petite, que Pa (4 ans d’écart avec moi), maman et moi-même, la benjamine, nous allions ramasser des châtaignes et des champignons dans les bois. J’en conserve un souvenir inoubliable.

 

 

Un papa, en cachette

 

 

Maman envisageait se remarier avec mon père. Cependant, malgré de nombreuses démarches entreprises sur Paris (mon père y était né), rien n’arrivait. Aussi, tante Céline fut-elle mise à contribution pour aller voir à la mairie du XIVe arrondissement ce qu’il en était. Une énorme surprise l’y attendait ! La surprise était de taille, et pour cause, mon père était déjà marié avec une alsacienne, mais ils ne vivaient pas ensemble. Tout remariage avec maman lui était impossible : dans son milieu, on ne divorçait pas !

Plus tard, tante Céline m’expliqua que dans la famille de mon père, on ne divorçait jamais. Sachant cela, ma mère ne voulut plus que mon père vive avec elle. Ce fut alors de nombreuses parties de cache-cache avec mon père pour m’empêcher de le voir. Je me souviens que l’on me demandait de ne pas faire de bruit. On fermait même les volets pour que mon père nous croit absentes.

 

J’avais un oncle René, un frère de mon père. Il vivait à Paris, et était professeur de tennis pour « ses dames de la haute-bourgeoisie », comme l’on disait à l’époque. Il vint sur Grenoble afin de négocier mon départ sur Paris, pour vivre avec mon père, maman l’ayant refusé à mon père.

Je revois encore clairement, lors d’un Conseil de famille, mes oncles qui étaient venus soutenir maman. Moi, je ne savais pas de quoi il s’agissait : on ne parlait pas de choses sérieuses devant les enfants. La discussion s’éternisa, place Grenette, à la terrasse du café « Le Bon Coin ». J’étais à l’écart.

- Dis bonjour au monsieur, m’avait-on dit, alors que je me sentais intimidée.

- Je suis ton oncle. a-t-il précisé.

Mais comme je ne l’avais jamais vu, je n’osais pas m’approcher de lui.

- Non, je ne la laisserai jamais !… a finalement conclu maman.

 

Par la suite, mon père guettait les moments où elle allait travailler pour pouvoir m’approcher. Il ne faut pas oublier qu’il m’avait reconnu et que je portais son nom. Il avait même la possibilité de me reprendre un jour. Il avait tout de même encore certains droits sur moi.

Dès lors, une véritable bataille juridique s’engagea entre ma mère et mon père, car un jour, profitant que j’étais seule avec ma sœur Pa., mon père vint me chercher pour m’emmener avec lui à Paris. je n’ai aucun souvenir des préparatifs, seulement que ma sœur ne cessait de répéter « Que va dire maman ? », et elle pleurait. Sur la route qui nous menait à la gare, je revois mon père me tenant par la main gauche, et portant de la main droite une valise. Il me paraissait très grand. Tout en marchant, je regardais ses pieds, ses souliers jaunes. Ils étaient de couleur gold, un terme que j’ignorais encore à mon âge.

Pour la suite, il ne me reste aucun souvenir. Je ne me souviens de rien, ni du voyage, ni de notre arrivée à Paris.

Affolée, maman prévint tante Céline, car elle s’imaginait bien qu’on m’avait emmenée à Paris. C’est alors que l’incroyable se produisit… Un jour, en plein Paris, ma tante Céline tomba par hasard, nez à nez, avec mon père qui me tenait par la main. Autant dire qu’elle aurait plus de chance de trouver une aiguille dans une botte de foin ! Elle voulut à tout prix que mon père me ramène à maman, dans le Grésivaudan. Il refusa tout bonnement.

- C’est hors de question ! lui affirmait-il avec conviction. C’est ma fille, et elle porte mon nom ! Puisque sa mère ne veut pas m’accepter sans qu’on soit marié, je la garde avec moi !

Tante Céline ne savait plus quoi dire ou faire, alors elle parvint à le berner.

- Mais venez chez moi. Il fait chaud ici, dehors. La petite pourra se rafraîchir, et vous-aussi… dit-elle.

- D’accord, juste un moment, répondit mon père.

Finalement, tante Céline parvint au bout de sa ruse. Elle n’a jamais voulu me laisser repartir, même aidée par mes cousins et cousines.

 

Je me souviens encore très bien de mon voyage-retour. Je retrouvais le Grésivaudan, maman et ma sœur Pa.

 

*

 

Au Sabot, près de Brignoud, la vie était dure pour maman. Je l’ai enfin réalisé, un jour, parce que j’avais un peu plus grandi. Maman travaillait tous les jours chez un boulanger, jusque très tard le soir.

Je me rappelle que pour mettre un peu de beurre dans notre soupe, elle laissait durant plusieurs minutes, au-dessus de la soupière, les feuilles d’emballage des plaques de beurre. Je compris que s’il n’y avait plus de beurre, il en restait tout de même un peu sur le papier. Il y avait toujours quelques gouttes de beurre qui tombaient ainsi dans la soupe fumante.

De même, pour économiser le bois, elle cuisait toujours les pommes de terre en robe des champs pour deux jours.

Maman, j’ai faim. Lui dis-je un jour où mon ventre me tenaillait un peu. Est-ce que tu peux m’en donner une ?

Mais, ces pommes de terre sont pour demain. Fit remarquer ma sœur Pa.

Maman se mit à sourire, avec son sourire plein d’amour, malgré ses années de malheur. Alors, elle me tendit une pomme de terre.

- Tiens. Tu peux la manger, me dit-elle, puis se retourna vers ma sœur Pa. Tu sais, elle ne peux pas comprendre. Elle est encore petite, lui dit-elle.

Ce qu’elle venait de lui dire ne fit qu’un tour dans mon esprit. Je compris soudainement que nous étions pauvres ! Je refusai alors la pomme de terre…

- Mais tu vois, fit ma sœur Pa. Elle fait maintenant un caprice !

- Non, lui répondit maman. Je crois qu’elle viens de comprendre. Prends-la quand même, me dit-elle, en me redonnant la pomme de terre. Il y en a encore suffisamment pour demain.

Je jetai un coup d’œil vers ma sœur, puis vers maman. Afin qu’elle n’ait pas de peine, je repris la pomme de terre.

On ne peut pas savoir ce qu’un enfant peut ressentir, mais c’est bien ce jour-là que je compris toutes les difficultés que maman pouvait connaître, chaque jour, pour nous faire à manger.

 

*

 

Un jour arriva où elle n’avait plus assez de travail. Aussi, c’est avec un sentiment de désespoir qu’elle prit rendez-vous avec le maire. Nous l’accompagnions.

- Sans travail, je ne peux plus les nourrir. Faut-il que je vous les laisse, que je les abandonne ? dit-elle au maire, les yeux emplis de larmes.

Celui-ci comprit ma mère et, comme par miracle, trouva des solutions.

Pour ma sœur Pa, qui était pupille de la Nation, il put la faire entrer à l’orphelinat départemental de Saint-Égrève, et lui trouva un travail à l’hôpital. Restait à résoudre nos deux cas, celui de ma sœur S et le mien car nous n’étions pas pupilles de la Nation. Nous n’avions pas droit à l’orphelinat.

Nos cas furent traités tout autrement. Moi, je fus mise en nourrice à Brignoud, chez une veuve qui tenait un café. Quant à ma sœur S., comme elle travaillait à l’hôpital de la Tronche , plus précisément à la Clinique des Alpes, c’est là qu’elle fut logée.

Maman était à la Bathie, à cause de son travail.

Chaque lundi, quand c’était son jour de repos, elle avait plaisir à venir me voir à Brignoud, chez ma nourrice.

 

*

 

 

Maman finit par me trouver une place à la garderie de l’hôpital dès qu’elle et ma sœur y obtinrent leur poste.

 

Mon enfance

 

 

 

Maman parvint à me faire admettre à la garderie de l’hôpital de Grenoble. À cette époque, on avait le droit d’y rester, le jour et la nuit, comme s’il s’agissait d’un pensionnat. Maman travaillait à la Bathie, à quelques kilomètres de Grenoble. Comme elle logeait sur place, elle ne pouvait me garder auprès d’elle, néanmoins, elle m’y emmenait chaque jeudi, jour de congé. La garderie dans laquelle je me trouvais faisait partie de l’ancien hôpital de La Tronche. Là se tenaient l’administration, les appartements du directeur, et bien sûr différents services et pavillons : chirurgie, accouchement, stomatologie, internat, la Chapelle, la morgue, les bains-douches, la droguerie, les garages, ambulances, etc. Au centre de l’hôpital, on trouvait la grande cuisine, un réfectoire, et un peu plus au fond, la pharmacie, et le pavillon de la garderie des employés de l’hôpital (avec son gardien).

J’allais à l’école à la Tronche. La nuit, les surveillantes faisaient leur ronde, réveillant les plus jeunes pour les mettre sur le pot. Je me souviens très bien de l’une d’elle. Elle se nommait Louise, et se montrait toujours très gentille avec nous. D’ailleurs, elle se lia d’amitié avec maman.

Comme j’étais déficiente, j’étais souvent malade. Je me rappelle que l’on m’emmenait dans le pavillon, enveloppée dans une couverte pour que je n’attrape pas froid.

Par la suite, on me fit des rayons pour renforcer mes os, et les médecins prirent la décision de m’envoyer au préventorium de Prélenfrey-du-Gua, le temps que je puisse me fortifier un peu plus. On l’appelait « la maison du docteur Lamy ». Lui également était très intentionné avec les patients. J’y suis arrivée un jour où il commençait à neiger. L’établissement se trouvait en altitude… Je me sentais comme perdue car je ne connaissais personne. Comme la neige nous empêchait de sortir, je me tenais près d’une fenêtre du réfectoire, à observer les flocons tomber lentement. Les malades étaient pour la plupart surexcités à rester continuellement enfermés. L’un d’eux, dans un mouvement de bousculade, me propulsa en avant, si bien que mon front heurta vivement la vitre de la fenêtre. C’est depuis que je conserve encore une cicatrice au-dessus de l’arcade sourcilière. Comme je ne m’y attendais pas, le choc avait été très violent.

 

Le printemps arriva enfin. Puis, ce fut l’été. J’étais toujours dans cet établissement hospitalier. Les seuls souvenirs que je conserve sont les interminables ballades en forêt. La route traversait une sapinière. Nous marchions, tout en suçant notre bâton de réglisse. Plus haut, nous partions à la découverte des fossiles dont on remplissait nos petites poches. La vue sur la vallée était magnifique. Ce sont véritablement des souvenirs plein de bonheur.

C’est, je crois, depuis cette époque, ces années 1935/1936, que j’éprouve toujours un grand plaisir à me promener en montagne. La nature m’a toujours attirée. Pour cette raison, j’ai toujours vécu en plein air.

 

C’est en octobre que je suis redescendue du préventorium, après y être restée presque une année entière. Maman vint me chercher à la descente du car. Il faisait déjà nuit. Elle m’accueillit avec son merveilleux sourire, plein de tendresse. Elle était véritablement heureuse de me retrouver, d’autant plus qu’elle ne m’emmenait pas à la garderie de l’hôpital, mais chez elle : elle avait trouvé à louer un appartement dans un petit immeuble de l’Île Verte, rue de Mortillet. Nous étions enfin réunies, même ma sœur, qui travaillait à la clinique des Alpes, habitait avec nous. J’avais l’impression de vivre pour la première fois un grand bonheur car nous étions rassemblées sous le même toit. Mon autre sœur n’était pas très loin. Pupille de la Nation, elle était pensionnaire à l’orphelinat départemental de Saint-Égrève.

 

*

 

Notre bonheur ne dura pas plus de deux ans, car maman décéda le 15 novembre 1938, et fut enterrée le jour de mon anniversaire, le 17 novembre !…

 

 

1938 : l’année de la disparition de maman

 

 

 

La fin de l’été arriva, et avec elle, ce fut la fin de nos jours heureux. Maman tomba gravement malade. Après qu’elle ait subi une opération de la vésicule biliaire, nous allions la voir à l’hôpital. Comme elle y était employée, on ne l’avait pas mise dans la salle commune, là où tous les lits étaient alignés, jusque dans les angles. On lui avait donné une petite chambre où elle y était seule. Parfois, quand ses amies venaient lui rendre visite et voulaient voir sa cicatrice, on me demandait de sortir de la chambre et d’attendre dans le couloir : maman, très pudique, ne voulait pas que j’aperçoive sa cicatrice.

Maman était très courageuse. Quand elle était revenue de l’hôpital pour notre appartement de la rue Mortillet, elle demeurait toujours souriante, sans montrer la douleur qu’elle pouvait ressentir. Cela m’impressionnait beaucoup de la voir ainsi. À côté de son lit, il y avait un bocal dans lequel s’écoulait un liquide jaunâtre par l’intermédiaire d’un drain. C’est d’ailleurs depuis cette époque que je sais ce qu’est un drain. Ce mot n’a plus jamais quitté mon esprit... Régulièrement, elle devait allait faire changer ses pansements à l'hôpital. C'était l'une de ses amies, Mlle Trocard, infirmière, qui s'en chargeait.

En fait, je n'ai jamais connu aucun ennemi à maman. Elle était aimée et respectée par tous.

Un début d'après-midi de novembre, encore chaud et ensoleillée, ma sœur revint à la maison. Je l'ai vue arriver, bouleversée.

- Ma pauvre petite Renée ! me dit-elle en retenant ses larmes.

Après quelques secondes, elle me prit dans ses bras et me serra très fort contre elle.

- C’est maman : elle ne reviendra plus !

Pour moi, la mort était une chose encore inconnue. Avant cet événement, je n'en avais encore jamais entendu parler. J'allais avoir dix ans.

Toute la famille était arrivée, tantes, cousins, cousines, mes deux autres sœurs ainsi que les amis de ses fils. Même Henri qui avait six ans (quatre ans d’écart avec moi) était venu pour cette occasion.

À la morgue de l'hôpital de la Tronche, je revois maman couchée dans son cercueil, vêtue d'un pull-over mauve et d'une jupe grise. Je ne comprenais pas bien pourquoi elle était couchée là dedans. Elle semblait encore sourire. Le soleil qui passait par la fenêtre de la pièce illuminait son visage. Toute la famille qui l'entourait était en grand deuil : de grands voiles noirs couvraient les têtes et les visages, comme c’était de coutume en 1938…

 

- Viens dire au revoir à maman !… me dit tante Marie tout en me tenant par la main.

En l’entendant me dire cela, un choc se produisit en moi : je réalisai soudainement que je ne reverrai plus jamais maman, mais je ne savais toutefois pas où on l’emmenait ! C’était bien confus dans ma tête… La phrase de tante Marie avait comme déchiré quelque chose en moi. Je venais de comprendre que la vie serait désormais différente !

Je revois encore clairement ce qui se passa ensuite au cimetière Saint Roch de Grenoble. Le cimetière se trouvait juste derrière mon école, le « Groupe Paul Bert ».

Ma sœur aînée R. retira le grand voile noir qui lui cachait le visage lorsque les gens défilèrent devant nous, pour nous embrasser ou nous serrer les mains.

Ce sont là les seuls souvenirs qui me restent… Peut-être n’avait-on pas voulu que je reste plus longtemps dans le cimetière ? Je ne me souviens pas non plus du retour à la maison, par contre, je revois encore très bien toute la famille dans l’appartement à discuter de ce qui allait se passer. Ma tante Marie et mon oncle Jean – frère de maman, vivant à Saint Jean de Moirans – proposèrent que j’aille vivre chez eux.

- Tu veux bien venir avec nous ? me dit tante Marie en se penchant vers moi.

Moi, toujours très timide, je ne savais pas quoi répondre. Je voulais bien aller chez eux, mais je ne savais pas comment le dire.

- Non ! Je vais la prendre avec moi ! lança finalement ma sœur aînée. Tu veux bien, n’est-ce pas, Néné ?

Néné : elle avait l’habitude de m’appeler ainsi. C’était le diminutif de Renée.

Je ne répondis rien, pourtant j’aurais bien voulu aller vivre chez mon oncle et ma tante car je me sentais beaucoup plus proche d’eux que de ma sœur. Comme je ne disais toujours rien, il fut décidé que j’irais vivre chez ma sœur, à Raffour, un petit hameau situé entre Crolles et Brignoud. En fait, d’un côté comme de l’autre, à Saint Jean de Moirans, j’allais vivre à la campagne…

 

 

Mon arrivée à l’orphelinat

 

 

J’ai donc vécu, du 17 novembre 1938, jour de mes 10 ans et des obsèques de maman, jusqu’en 1939, chez ma sœur avant d’être placée dans un orphelinat religieux jusqu’en 1945. Je vécus alors de trop longues années de prières et de silence, de prières et de travail. Pour le jeune enfant que j’étais, ce furent, d’un côté, des journées angoissantes, et d’un autre, une expérience enrichissante.

La première des peines et injustices que je vécu fut avant tout l’accueil très froid et méfiant de la part de la direction de l’orphelinat. Selon eux, j’étais « trop grande » et de plus, je n’étais pas baptisée ! Rendez-vous compte ! C’était vraiment scandaleux de ne pas être baptisée dans un orphelinat religieux ! Pour cette raison, en l’espace d’un mois et demi, on s’est empressé de m’enseigner les rudiments de la religion catholique afin d’être rapidement baptisée. J’étais en quelque sorte « le mauvais berger », en rapport avec « mon berger », ou encore « le loup qui était entré dans la bergerie ». Généralement, les enfants y arrivaient très jeunes, bien souvent entre deux et six ans : on les appelait « les poupons ».

Une autre grande injustice que je ressentis fut le fait que l’on avait demandé à ma sœur de me fournir un trousseau neuf. Alors, les deux religieuses, chargées des plus petites (j’appris plus tard que l’une d’elles n’avaient même pas son certificat d’étude !) se sont empressé de donner mes vêtements et mes chaussures neuves à leurs chouchous ! Je n’avais surtout pas le droit de dire quoi que ce soit, sinon on m’aurait considérée comme une « raisonneuse ». La règle, dans l’orphelinat était de ne jamais contester aucune décision, ni de se plaindre.

Le premier dimanche du mois de mai fut le jour de visite de la famille qui me restait, et des amis de la famille. Le rendez-vous eut lieu l’après-midi, après les vêpres.

Ma sœur m’attendait au parloir, en compagnie d’une religieuse car c’était de règle.

- Tiens ! Pourquoi tu n’as pas mis les affaires neuves que je t’ai achetées, et tes souliers neufs ? me demanda-t-elle.

Je n’eus pas le loisir de lui répondre car on le fit à ma place.

- Les chaussures ne lui allaient pas ! lança la religieuse qui était demeurée à côté de nous. Elles étaient trop justes.

C’était bien sûr un mensonge…

Il fallait me le dire au moment où tu les avais essayées ! me fit remarquer ma sœur.

Je ne disais rien, demeurant toujours aussi muette. Je demeurais aussi complètement abasourdi par ce belle exemple de mensonge éhonté de la part d’une religieuse. Il y eut par la suite d’autres, et encore d’autres injustices à mon égard. La règle était de donner à chaque enfant arrivant « une grande », c’est-à-dire une religieuse ou bien une « grande moyenne », entendu par là celles qui approchaient les dix-huit ans, et qui étaient à l’atelier – pour s’occuper de nous… mais voilà, personne ne voulait me prendre comme « petite « , parce que j’étais entrée à l’orphelinat trop grande. S’apercevant de cela, la directrice, Mlle Fernande, qui était aussi la mère supérieure et que l’on devait appeler « maman », en nomma une d’office : Mlle Germaine, religieuse. À l’inverse, elle, qui dût accepter l’ordre de sa supérieure, ne put jamais m’accepter, et fut donc très dure avec moi. Elle avait déjà une autre « petite » qui était arrivée à l’orphelinat très jeune. J’avais avec elle seulement quelques mois d’écart. C’était sa chouchou …

 

*

 

Je me souviens qu’une fois, je devais lui montrer quelque chose et attendre son verdict. Mais elle demeurait silencieuse. J’aurais tant souhaiter qu’elle s’intéresse à moi, qu’elle se tourne vers moi, me regarde… mais c’est sur un ton sec et méprisant qu’elle s’adressa à moi :

- Qu’est-ce que vous voulez ?… Et qu’est-ce que vous avez à écouter ?

… car sa chouchou était en train de lui dire ce qui s’était passé à la sacristie, avec l’abbé. Et elle lui disait « schuttt ! ». C’est vrai qu’il s’y passait des choses pas très claires, et dont je serais tentée de dire « pas très catholiques ». du reste, s’en était déjà ainsi avec certaines autres religieuses. Pour preuve, elle dû renoncer à ses vœux de carmel par rapport à cela. D’ailleurs, j’ai été moi-même témoin de ce qui se passait. Je vais raconter exactement quoi.

J’étais souvent malade, mais cette fois, j’avais beaucoup de fièvre. J’avais même, paraît-il, délirer dans mon sommeil. Il paraît que Mlle Marthe qui n’était pas encore religieuse à cette époque, était chargée de me donner à boire la nuit de l’eau de fleur d’oranger – car elle couchait à l’infirmerie d’en bas, car celle d’en haut était réservée aux malades mourantes, ou très sérieusement atteintes-. Seul mon lit était placé contre le mur, alors que les autres lits étaient disposés perpendiculairement au mien. Donc, alors que j’étais à l’infirmerie d’en bas, reprenant conscience dans l’après-midi, j’ouvris les yeux, me demandant où je pouvais bien être. Je vis les autres lits, tous disposés sur ma droite, et là, j’aperçus l’abbé à la fois, à moitié étendu et à moitié couché sur un lit. Il entourait de ses bras quelqu’un qui était alité et dont je ne pouvais voir le visage. Heureusement pour moi, comme ils étaient trop occupés à s’embrasser et à se caresser, ils ne se rendirent pas compte que je les avais vus. Je refermai aussitôt mes yeux. Je ne savais pas si l’on m’avait vu. Il valait mieux que l’on me croie encore endormie sinon, j’aurais sûrement pris une terrible raclée. C’est alors que j’entendis l’abbé dire tout bas : « Schutt, on pourrait nous entendre ! »… Lorsqu’il repartit, je tenais toujours mes yeux fermés. Une infirmière, Mlle M.T. entra dans l’infirmerie pour me prendre la température. Je l’entendis demander à la personne qui était là si j’avais repris connaissance.

- Non. Pas encore… Lui répondit-on.

Alors, je fis mine de bouger un peu comme si je me réveillais, ouvrant finalement entièrement les yeux.

- Ah ! Ça y est. Elle se réveille… fit la personne.

L’infirmière s’approcha de moi et me dit que j’avais eu une très forte fièvre, et que j’avais délirer dans la nuit.

Alors, à mon grand étonnement, je vis enfin que la personne qui était restée couchée sur l’un des lits situés sur le côté de la chambre n’était rien d’autre qu’une religieuse qui, du reste, était l’une des préférées de l’abbé ! Celui-ci lui offrait parfois des cadeaux. Je me souviens d’une robe noire avec des bandes blanches transversales. Elle ne se cachait pour dire : « C’est Monsieur l’abbé qui me l’a donnée. Il est très gentil. Cela vient de sa famille. »… En fait, ce jour-là, je venais de comprendre qu’il se passait des choses quelques peu anormales au sein de l’orphelinat !

 

Une autre anecdote :

Un soir d’été, après 17h00, l’abbé sortit faire la « tournée des fruits ». L’orphelinat avait une grande propriété avec des vignes, des arbres fruitiers et des légumes. L’autre fille préférée de la directrice faisait la tournée des fruits avec lui. Ils portaient ce que l’on appelait un « tablier de charge » (grande blouse noire).

Moi, j’étais à l’atelier. À cette époque, je faisais partie des « moyennes ». Il faut préciser qu’il y avait les « petites moyennes », sorties tout juste de l’école, puis les « moyennes » et les « grandes moyennes ». J’avais demandé l’autorisation de sortir pour aller aux toilettes. Lorsque j’en ressortis, je me suis lavé les mains. Il y avait un long alignement de robinets au-dessus d’un long évier. L’eau coulait fort… À ce moment-là, qu'est-ce que je vois à l'autre extrémité du préau : l'abbé qui tenait par la taille la sous-directrice en la regardant, et elle, elle le regardait comme avec adoration... Autant dire que je suis vite rentrée à l'atelier pour regagner ma place, et reprendre le drap sur lequel je travaillais, et sans rien dire. Je n'ai jamais parlé à quiconque de ce que j'avais vu...

Il y avait une coutume, une règle : chacune d'entre nous possédait un carnet de notes sur lequel été consigné, dans la marge, tous les instants de la journée, et l'on devait même se noter soi-même, chaque jour. Nos notes portaient sur le lever, la prière, la communion, le chapelet, l’obéissance, le travail, la pureté…etc. Inutile de dire que l'on mettait des notes fantaisistes, surtout que l’abbé passait chaque samedi à l'atelier pour regarder notre carnet de notes. Comment il procédait ? Alors que nous étions à notre table de travail, il passait tout simplement derrière nous, et se penchant, nous enserrait de ses deux bras pour lire et commenter en chuchotant les notes que nous y avons inscrites. Or, comme je savais quel genre de prêtre il était, je n'attendis pas qu’il se penche vers moi et lui tendis mon carnet, droite comme un I sur ma chaise. Avec moi, il ne s'est jamais comporté comme il pouvait le faire avec les autres, mais un jour, il m’a dit :

- Je ne vous vois jamais à la sacristie ! Il faut venir me voir de temps en temps...

Ce n'est pas la peine de préciser que je me suis toujours gardée de le faire, d'autant plus qu’un jour la petite majeure, chouchou de ma grande aînée, s’était confiée à moi, en me disant :

- Tu sais. L'abbé m’aime bien. Il m’embrasse toujours pour me dire bonjour, et il me caresse les cheveux quand je passe le voir à la sacristie. Mais chut !!! Gardes ça pour toi, ’Faut rien dire…

C’est ce jour-là aussi où ma « grande », qui était aussi sa « grande », était venue nous dire :

- Mais qu’est-ce que vous voulez ? Qu’est-ce que vous avez à nous écouter ?

 

*

 

La première des religieuses (« les grandes », comme il fallait les appeler, ou « mezelles » au lieu de mademoiselles) qui partit de l’orphelinat, sans renouveler ses vœux, fut l’infirmière M.T., mais comme le silence était de rigueur (personne ne savait pourquoi), ce n’est que quelques années plus tard, après que je fus retirée de l’orphelinat, que j’ai appris – et l’abbé devait certainement en être pour quelque chose -, que ma grande, après la Guerre 39-45 allait se confesser de temps en temps à l'extérieur. De mon temps, on n’en avait pas la possibilité : nous devions nous confesser obligatoirement chaque samedi auprès de l'abbé ( autant avouer que nous inventions des péchés), car vivant en vase clos comme des religieuses, et surveillées 24h00 sur 24, il était évident de se rendre compte que nous n'avions pas grand-chose à confesser... Donc, j'appris un jour par quelques anciennes orphelines sortie à 21 ans que ma « grande » n'était plus religieuse et que l'abbé avait interdit aux autres d'aller la voir et de lui parler. Celle-ci se maria et ne s'autorisa à rendre visite à ses anciennes compagnes qu'après la mort de l’abbé. Voici donc ce que l'on raconta : que c'était après la mort de l'abbé, en allant se confesser à l'extérieur, le prêtre lui posa des questions sur sa vie spirituelle et temporelle : « Est-ce que vous avez eu des gestes déplacés pouvant porter atteinte à votre pudeur ? On se pose en effet des questions sur l’abbé. » Elle lui répondit, en toute bonne foi, que l'abbé l'embrassait parfois. Le professeur lui avait répondu qu'elle devait en parler à l'évêque. Ce qu'elle fit, mais c'était sans savoir quelles seraient les réactions de l'abbé qui était chanoine honoraire, secrétaire général de l'évêché et secrétaire particulier de l'évêque Monseigneur Caillot, évêque de Grenoble. Elle fût aussitôt renvoyée de sa vie religieuse par l'abbé qui bien sûr à nier tout geste déplacé, et rejeter son approche sur elle. Il avait même ajouté que tout le monde disait de lui que c’était un saint homme… Et bien moi, je dis que Dieu, s’il est juste, a dû le faire rôtir sous les traits d'un enfant. Car Jésus a dit : « Ce que vous ferez À l'un de mes enfants, c’est à moins que vous l'aurez fait ! (citation biblique).

Par la suite, ce n’est qu’après le décès de l’abbé qu’elle pût revenir en visite à l'orphelinat. Celui-ci lui procura par ailleurs du travail de broderie.

Il faut savoir aussi que l'abbé avait coutume de nous appeler « les filles de ruisseau », ou encore « des dames de Grignan » dans un but évident de nous humilier.

 

*

 

Un autre fait très grave : il y avait une enfant qui était atteinte d’énurésie et certaines religieuses, très méchantes envers elle, prenaient plaisir à l’emmener à l’abbé pour qu’il lui fasse passer une « tournée ». Cela consistait à la laisser en tête-à-tête avec lui, dans le salon, et lorsqu’ils étaient seuls, il la frappait sauvagement. Je revois le visage blême de Catherine (je peux citer son nom, car elle décéda quelques années plus tard). C’est ce que raconta une religieuse – une grande – alors qu’elle avait eu la « petite », et qu’elle avait l’habitude de faire donner ces fameuses « tournées ». Elle l’a encore emmenée, et Catherine s’est évanouie, saignant du nez, à cause des coups qu’elle avait reçues.

- La maman, Mademoiselle F… La directrice n’est pas contente. Avait-elle ajouté. Elle dit toujours que si l’on fait une grosse bêtise, comme c’est le cas pour Catherine quand elle mouille son lit la nuit (à cause de son énurésie), c’est à moi qu’il faut le dire…

J’ai bien assisté à cette conversation car j’étais dans mon « coin ».

Le « coin » était une expression de cette époque : nous avions chacune « notre coin » pour travailler. Mon « coin » se trouvait en dehors des grandes tables de l’atelier, car, il y avait là, réunies, quatre machines à coudre. Une pour les points, une pour la chaînette, une pour piquer les draps, et une quatrième dont je ne me souviens plus l’usage, car la personne qui s’en servait n’y travaillait que très rarement, préférant plutôt travailler derrière une machine à tricoter. Au centre de ces quatre machines à coudre, on y avait installé un genre de lit de sorte afin que les draps ne puissent pas tomber par terre. Les religieuses qui travaillaient dans cet atelier étaient très gentilles avec moi. En retour, naturellement, je les aimais beaucoup. Il y en avait une qui était particulièrement attentionnée envers moi. Elle était très douce, et très indulgente. C’était la plus âgée des religieuses. On l’appelait « Mémé Jeanne ». Alors que j’avais à peine 13 ans, on m’avait assigné ce « coin » de travail. Pour mon jeune âge, cela consista d’abord à faire des ourlets, des torchons, des chemises, des mouchoirs, des draps… puis, par la suite, voyant que je m’y appliquais bien, on me montra comment on préparait les draps, tirant les fils et surfiler les ourlets avec la machine. Les familles ne pouvaient pas toutes payer les points faits-mains.

On m’apprit ensuite à faire les points à la main : points simples, points échelles, et une fois que je fus aguerrie à ce travail, les points Venise. Une fois que l’on était une ouvrière accomplie, on devait en faire 30 cm à l’heure. Le soir, on mesurait le travail que l’on avait fait dans la journée, et on notait le chiffre sur un cahier. Je travaillais 8 heures par jour, tout juste. Parfois avec un peu d’avance, mais jamais avec du retard. Réussir au mieux ce travail me consolait de ce que certaines religieuses me faisaient subir. Je ressentais un certain orgueil à montrer que je valais aussi bien que certaines d’entre elles. En fait, je ressentais ce temps d’atelier un peu comme une délivrance. Cela dura ainsi quatre années, parallèlement à mes deux tristes années d’école. En effet, pendant ces deux années passées à l’école, nous ne sortions pas souvent de l’orphelinat. L’école était assurée par deux religieuses (« Les grandes »). Celle qui s’occupait de la grande classe était des plus odieuses avec moi, menteuse aussi, de surcroît ! Dans mon cœur de petite fille, je me disais que le Bon Dieu la punirait enfin à l’heure de sa mort. Quand elle ne m’excluait pas de la classe, elle me confisquait livres et cahiers. Lorsqu’elle me plaçait au fond de la classe, tournant le dos à mes camarades, j’ai encore le souvenir que j’y passais le temps à regarder une grande carte de géographie. J’ai bien-sûr appris les règles grammaticales car elle les faisait répéter à voix haute et qu’il lui était impossible de me boucher les oreilles pour que je ne les entende pas. Malheureusement, pour les exercices de mathématiques, et parce que j’étais privée de livres et de cahiers, j’accumulai du retard, surtout en ce qui concernait les opérations de division. Le reste, je savais. Je me souviens d’ailleurs que, de temps en temps, la sous-directrice qui avait de l’instruction allait corriger à l’extérieur les copies du bac. En fait, pour nous, il était inutile d’être instruite car l’année de nos 13 ans révolus, nous passions à l’atelier pour y travailler huit par jour !

La sous-directrice nous faisait passer une fois par mois des compositions - et là, l’institutrice si méchante envers moi était bien obligée de me remettre à mon bureau pour que les fasse sinon elle aurait été obligée, dans le cas contraire, de rendre compte pourquoi elle m’excluait de la classe…

Et quand la sous-directrice nous rendait nos compositions corrigées, elle le faisait en commentant les résultats de chacune. L’institutrice (religieuse) était furieuse et son regard était mauvais car la sous-directrice nous disait : « Vous avez bien travaillé. Vous voyez, quand vous travaillez, vous avez de bons résultats ! » Ces paroles rendaient la religieuse institutrice en rogne. Mes compagnes souriaient en douce : elle se rendaient bien compte de ce qu’elle me faisait subir. Une fois que la sous-directrice était partie, je la regardais droit dans les yeux en mettant dans mon expression tout le mépris que je pouvais avoir, car l’on n’avait jamais le droit de se plaindre à qui que ce soit. Elle me disait alors : « Baissez vos yeux, Mademoiselle B.! » Moi, je demeurais fière, continuant à la fixer. Normalement, notre nom de famille ne devait pas être prononcé, et elle croyait m’humilier en l’employant alors que je jubilais intérieurement de me rendre compte que cela la vexait que je fasse passer dans mon regard tout ce qui était interdit de dire oralement. Sa méchanceté fut à son paroxysme lorsqu’à Noël elle offrit en guise de cadeau aux autres pensionnaires tout le trousseau de mon baigneur que ma maman avait confectionné avant sa mort. Pour ma sœur P., les autres avaient des cadeaux, mais pour moi, qui était la seule pour qui on payait la pension, je n’avais rien du tout. Elle avait demandé à ma sœur qui s’occupait de moi de m’apporter un jouet. C’était l’époque de la guerre. Ma sœur m’avait amené, pour mon Noël, un baigneur et tout son trousseau… J’ai bien reçu le baigneur, mais son trousseau était dans les souliers des autres pensionnaires !…

 

 

*

 

 

Noël, c’était tout un cérémonial…

La veille, nous nous tenions toutes en rang, les petites, dans le grand couloir menant vers la salle de classe, l’abbé en tête. Nous avions déposer nos souliers sur les pupitres de nos bureaux. Il s’agissait des anciens pupitres, avec le dessus qui pouvait s’ouvrir afin d’y ranger nos affaires de classe, et sur la partie fixe, il y avait un réceptacle pour y contenir l’encrier. On nous faisait placer toutes autour de la grande classe, et on devait chanter :

« Venez Dieu. Messie. Venez. Venez.

Venez dans nos souliers.

Vous nous verrez tout l’année remplies de bonne volonté.

Venez Divin Messie. Venez. Venez et venez… »

Une fois que nos souliers furent déposés à la place qui nous était indiquée par notre prénom, l’abbé refermait cérémonieusement la porte à clé jusqu’au lendemain, après le petit-déjeuner.

Alors, tout aussi cérémonieusement, nous attendions l’ouverture de la porte afin de découvrir les cadeaux que le « petit Jésus » y avait déposé.

 

Noël 1939

 

 

La première année, j’étais là depuis seulement quatre mois, et comme il fallait que je m’instruise à la religion catholique, on m’avait offert pour ce Noël 1939 un livre en couleur sur l’Ancien Testament. En plus de notre cadeau, nous avions trois papillotes et une orange. Les autres avaient différentes poupées et des petits berceaux (genre de chariot alsacien, comme cela se faisait à l’époque).

La deuxième année, on avait demandé à ma sœur de me procurer un cadeau. C’est ainsi que j’eus le baigneur de mon autre sœur et tout le trousseau qui allait avec. Cette autre sœur était à l’Orphelinat départemental de Saint-Égrève où y étaient admises seulement les pupilles de la Nation. Elle avait alors une quinzaine d’années et ne jouait plus à la poupée – qui était en fait un baigneur en celluloïd –. J’avais reçu au dernier Noël vécu chez maman, en 1937, une très belle poupée en porcelaine. Qu’est-elle devenue ? L’avait-on donné à quelqu’un d’autre ?

Finalement, ce deuxième Noël passé à l’Orphelinat, j’ai donc eu ce baigneur, certes habillé, mais sans son trousseau que je vis dans les souliers des mes compagnes. Je ne dis rien, mais j’en avais gros sur le cœur, d’autant plus que mes compagnes étaient bien pauvres elles-aussi. Malgré moi, je regardais le trousseau dispersé car je le connaissais bien, et pour cause !

L’une des grandes, religieuse, me dit alors :

- Mais, qu’est-ce que vous regardez comme cela ? Regardez plutôt ce que vous avez reçu ! »

- Vous savez bien qui vous apporte vos cadeaux. Me dit une autre à l’oreille. Vous n’êtes pas innocente comme les autres !

C’était un comble. Elle savait bien que j’avais reconnu le trousseau qui m’appartenait, dispersé et donné aux autres. Cela me remettait en mémoire le trousseau personnel que l’on avait demandé à ma grande sœur pour mon entrée à l’Orphelinat, et que l’on s’était empressé d’offrir aux autres. J’en souffris en silence. Cela me faisait beaucoup de mal, car une fois de plus, j’étais en quelque sorte mise à l’indexe. J’étais arrivée beaucoup trop grande dans cette institution. On me le fit ressentir plus d’une fois. Le soir, au dortoir, je pleurais en silence, en retenant mes sanglots.

 

Dans chaque dortoir, il y avait une religieuse qui avait son lit en tête du dortoir, afin de nous surveiller plus facilement. Les lits étaient tournés dans le sens Sud Nord, et la grande avait le sien en tête, côté Sud. Les dortoirs du premier étage étaient réservés à l’école. Il y en avait deux, un pour les plus jeunes, et l’autre pour les plus grandes. Au second étage se trouve celui des petites majeures à partir de 13 ans (elles étaient donc à l’atelier). Il était situé dans l’ancien bâtiment de l’établissement. En face, de l’autre coté de la cour, au-dessus de l’atelier, se trouvait le dortoir des grandes majeures et des moyennes. Les grandes majeures avaient des boxes.

Moi, j’étais au bout de la première rangée de lits. La « grande » qui nous surveillait, nous l’appelions « Mémé Jeanne », une personne pleine de bonté. Une fois les lumières du dortoir éteintes, une veilleuse était allumée sur chaque tablette. Mémé Jeanne vint vers mon lit, et posa tendrement sa main sur moi.

- Pleure ma pauvre petite, mais doucement. me dit-elle. Si l’on venait à s’apercevoir que tu es en train de pleurer, tu risquerais de te faire gronder…

C’est cette même Mémé Jeanne qui, le soir de mon arrivée, alors que la prière du soir était récitée dans la cour, me fit sortir par une petite porte, située près de ce que l’on appelait la salle de bain (au rez-de-chaussée). J’étais là, retenant mes sanglots. Mémé Jeanne vint vers moi et posa sa main sur mon épaule pour me réconforter

- C’est un peu dur pour toi, me dit-elle. Je le sais bien. Mais tu verras. Tu t’habitueras…

Je pense encore souvent à elle, car elle sut me réconforté plus d’une fois.

 

Pendant mes deux années passées à l’école, nous devions nous lever en silence, tous les jours à six heures et demie, pour assister à la prière du matin, puis à sept heures, à la messe de communion obligatoire. Nous allions ensuite avaler notre soupe du matin. À huit heures, c’était le moment pour aller en classe. Nous avions droit à une petite récréation, et à onze heures, nous quittions la classe.

Il fallait plier à la main les tortillons des emballages des bonbons de la Confiserie des Alpes. En décembre, notre travail était axé sur les papillotes. Nous mettions de coté les bonbons cassés que les confiseurs nous laissaient, ou qu’ils nous distribuaient, surtout lorsque nous partions pour de grandes promenades à pied. C’était pareil pour les bris de bonbons qui étaient agglomérés dans le fond des étouffoirs – sorte de grand conteneur dans lesquels les confiseries nous arrivaient.

Lorsque nous faisions ces marches à pied le jeudi, nous allions à Saint-Nizier-du-Moucherotte, au Vénon, à la Bastille. Lorsque l’on faisait une halte pour se reposer, on nous donnait justement des morceaux de bris agglomérés. On chantait tout le long de la route. Nous étions toutes habillées pareil : costume et béret blanc sur la tête. Lorsque nous passions en chantant le long de la grande rue de la Croix Rousse pour monter au Vénon, les gens nous applaudissaient sur notre passage. Ils nous appelaient « les bérets blancs ». quand on montait à la Bastille, la cuisine nous préparait la veille de grands plats de pâtes en gratin. À tour de rôle, quand on montait par la Vierge Noire, nous les portions, deux par deux, en les tenant fermement par les anses. Le reste de la troupe ramassait des mures le long du sentier. L’institutrice nous mettait en garde de faire bien attention aux serpents, et nous faisait dire des prières en litanie lorsque que le temps venait à se gâter :

- Saint Louis Yagu. Arrêtez la pluie. Je vous en prie…

Quand, enfin nous arrivions au sommet de la Bastille, on s’écroulait, épuisées, assises dans l’herbe. Alors, on découpait le gratin de pâtes en carrés, comme s’il s’agissait d’un gâteau, pour les manger à la main. Accroché à notre ceinture, nous avions notre quart en aluminium. C’étaient là des journées de bonheur car nous nous sentions un peu plus libres. Nous rentions le soir, fourbues. Une « grande » nous attendait. Elle avait préparé dans de grandes bassines ovales de l’eau chaude salée afin qu’on y baigne nos pieds pour qu’ils se délassent.

 

Pendant chaque repas, c’était le silence obligatoire. Le matin, en guise de petit-déjeuner, on avait de la soupe. Nous avions aussi de la marmelade faite à partir des fruits ramassés dans la propriété de l’Orphelinat. En automne, nous avions également du raisin provenant de la propriété. A 16h30, nous avions vingt minutes de récréation dans la cour. Nous étions obligées de jouer uniquement à des jeux collectifs - balle au camp, prisonniers, billes etc. - Nous n'étions pas autorisées à jouer à deux. Le soir, à 18h30, toute ensemble, nous montions en silence à la chapelle. Le soir, nous avions de la soupe et du fromage, et s'il restait parfois encore des portions de midi, nous les finissions. À 19h50, c'était de nouveau la montée vers les dortoirs en chantant des prières aux anges. Une fois dans le dortoir, on se déshabillait. C’était tout un rituel. Il fallait que l’on passe notre chemise de nuit par la tête et faire glisser notre combinaison – sorte de grande chemise à bretelles – , et sans défaire les bretelles, passer les manches de la chemise de nuit par dessus la chemise de jour : on ne devait pas apercevoir notre corps. Ensuite, on faisait descendre notre culotte en la faisant glisser jusqu’à terre en nous tortillant… et la chose qui peut paraître incroyable à notre époque, nous devions prendre notre culotte de chaque côté pour aller la montrer à la grande qui nous surveillait. En l’occurrence, il s’agissait de nos deux grandes, institutrices. Si l’une de nos culottes avait la moindre tâche, on avait droit à une punition : on devait la porter sur la tête devant nos camarades. Et si notre draps était mouillé le lendemain, c’était le draps sur la tête au vue de tout l’Orphelinat. Fort heureusement, cela ne m’était jamais arrivé. Par contre, pour les plus petites, et celles qui avaient de l’énurésie, c’était aussi la tournée de coups, dispensée par le sadique abbé.

 

Le dimanche, après la messe et le café au lait qui était servi uniquement ce jour-là avec du pain, nous avions, à l’école, un moment de détente si nous n’étions pas punie.

Avant chaque repas, nous récitions le bénédicité. Après les grâces rendues le dimanche, la directrice supérieure que l’on appelait « Maman », nous chantions le bénédicité. À la fin de celui-ci, elle disait « Deo Gracias » : cela signifiait que nous pouvions parler durant le repas. On devait répondre « Merci Maman ». Au bout de chaque table, il y avait une grande moyenne, prête à rentrer soit au couvent, soit à l’Orphelinat (pour être « grande »), c’est-à-dire pour être à leur tour religieuse séculaire (qui ne porte pas la tenue réglementaire). Néanmoins, elles faisaient leurs vœux annuels, le vingt et un novembre de chaque année. Elles suivaient une règle de vie tirée de celle des Filles de Marie et de Jean Bosco. On les nommaient alors « les grandes de la maison ». Lorsqu’on s’adressait à elles, il fallait leur dire « M-Zelle, suivi de leur prénom.

 

 

 

Les punitions

 

 

 

Lorsque nous étions accusées à tord pour une faute quelconque, nous n’avions pas le droit de nous disculper, car cela signifiait « raisonner ». On était une « raisonneuse » si on tentait de nous défendre. Personnellement, du temps de l’école, je fus accusée à tord par trois fois, sans pouvoir me disculper. Sous prétexte que j’étais naïve et qu’il n’y avait que les naïves qui étaient capables de faire des bêtises, la plus humiliante des accusations fut celle où nous étions plusieurs nouvelles mise au banc de l’accusation car on avait trouvé des virgules sur le mur des toilettes extérieures de la cour !

On nous fit nous asseoir au milieu de la cour. J’avais l’impression d’être au temps de l’inquisition. Nous restâmes ainsi plusieurs heures. Les deux ou trois méchantes qui passaient dans la cour nous huaient pour nous faire honte :

- Regardez-les, ces gamines. Il n’y a qu’elles qui ont pu faire ça !

Le mot « gamine » était pour nous la dernière des insultes, car on l’employait pour désigner les mauvais sujets, notamment pour celles qui étaient renvoyées de l’Orphelinat pour être admise au Bon Pasteur, sorte de maison de correction de l’époque. Par crainte, j’avais avancé que je savais bien que ce n’était pas moi qui l’avait fait. Du reste, plusieurs années plus tard, alors que j’étais mariée et mère d’un enfant, l’une des grandes qui faisait la classe aux plus jeunes m’avait avoué que c’était une ancienne qui l’avait fait. Comment avait-elle apprise cela ? Je n’en ai aucune idée. Sûrement pas par l’intermédiaire de l’abbé, au confessionnal. En effet, on était tellement endoctrinées. On devait toujours avoir en tête que les péchés pouvaient nous emmener au purgatoire, ou même en enfer ! On nous racontait que les âmes du purgatoire venaient roder, chaque nuit, autour de notre lit. Si l’on venait à dire un mensonge, ou autre chose de ce genre, l’âme pouvait rendre brûlantes les rampes en bois lorsque l’on posait la main dessus. Il n’y avait que la confession qui pouvait nous « protéger ».

Cette éducation stricte dura deux années qui furent vraiment laborieuses pour moi.

Puis, l’année où j’allais avoir treize ans, nous furent douze jeunes filles nées en 1928 à « monter à l’atelier ». Ce terme qui était une expression imagée désignait un changement dans notre statut. L’atelier était en face de notre école, dans des bâtiments construits plus tard. Nous devenions les « petites moyennes », et une place de travail nous était définitivement attribuée… Mais j’ai déjà raconté dans les pages précédentes les différentes étapes de notre parcours dans l’Orphelinat, trois étapes différentes en fonction de notre âge.

Ce fut pour moi réellement un grand changement. Je n’avais plus affaire avec la méchante institutrice de la grande classe, celle qui prenait plaisir à me persécuter. En fait, à l’atelier, il n’y avait que deux ou trois religieuses qui étaient méchantes et qui ne m’aimaient pas. Aussi, je faisais en sorte qu’elles ne puissent jamais se plaindre de moi, ce qui ne les empêchait cependant pas de me lancer parfois des réflexions. Mais « motus et bouche cousue » était ma règle pour ne pas les provoquer. Elles n’ont donc jamais eu le plaisir de me faire battre par l’abbé. Du reste, la « maman supérieure » disait : « Ce sont des peccadilles ! », et ne supportait pas quand on nous punissait pour rien. Elle était très droite, gentille avec nous. Elle nous appelait « ses enfants, et disait : « Vous êtes toutes des sœurs entre vous. Nous formons une grande famille ». Le tutoiement était proscrit, de la plus petite à la plus grande, et même en âge d’aller soit dans le monde, soit au couvent.

Il y avait au total une trentaine de religieuses : les M’zelles.

À l’atelier, celles qui avaient des problèmes de vue occupaient la place en entrant dans l’atelier : elles emballaient les biscuits de Mme D. T., propriétaire de la biscuiterie Brun, qui fut d’ailleurs tondue à la Libération pour avoir collaboré avec les Allemands durant la guerre de 39-45. Là aussi, les biscuits cassés étaient pour la Maison (l’Orphelinat, comme on l’appelait) : ils faisaient notre goûter, pendant nos vingt-cinq minutes de récréation. Lorsqu’il n’y en avait pas, nous avions du pain et une barre de chocolat. On devait en profiter pour charrier des seaux de charbons pour la chaudière du chauffage central. On traversait la cour pour les porter jusque dans la cave. C’est là que se trouvait la chaudière. Lorsque l’on n’avait plus le temps de goûter, nous réunissions notre part de biscuits cassés, et les portions sous le robinet d’eau pour les ramollir et les avaler en moins d’une minute.

À 16h30, on reprenait le travail qui nous attendait. À l’atelier, il y avait les lingères, les brodeuses… Parfois, le soir, nous faisions ce que l’on nommait « une heure » de travail supplémentaire, de 20h à 21h, qui nous permettait de payer notre foulard, ou un autre vêtement, ceux-ci étant bien entendu tous semblables. Cela, alors que ma sœur payait tous les mois une certaine somme à l’Orphelinat, mais comme elle n’avait signé aucun document qui stipulait que jusqu’à 21 ans, on ne pouvait pas retirer les orphelins, le travail des moyennes et des grandes à l’atelier, notre travail, servait à faire tourner la maison.

On me laissait faire cette heure supplémentaire pour que je puisse m’acheter des vêtements, alors qu’on demandait à ma sœur de payer ma pension. J’étais en fait la seule pour qui une pension était versée. Aussi, à la fin de la guerre, en août 1945, l’année de mes 17 ans non-révolus, ma sœur vint me chercher. On me fit subir un véritable interrogatoire pour savoir si je ne m’étais jamais plainte, ou si je n’avais pas un jour écris une lettre pour la faire passer en douce… Je fus vivement surprise d’être appelée le lendemain du 1er dimanche d’août, jour de visite qui se faisait l’après-midi seulement, après le repas. Une grande était arrivée au parloir avant nous et devait rester présente le temps de la visite de ce qui nous restait de famille, en l’occurrence, ma sœur, et ensuite lorsqu’elle fut mariée, avec son mari. Nous n’avions le droit de recevoir qu’une seule lettre par an, pour le début de l’année, et encore elle était lue avant nous. Dans le cas où quelque chose n’aurait pas été conforme à l’esprit de la maison, nous n’avions pas notre lettre. Notre réponse devait bien entendu être rédigée dans le même sens. Quant aux photos de famille, on nous les laissait, mais dès que ma sœur était partie, on s’empressait de les reprendre.

Un beau jour où mon autre sœur était sortie de l’Orphelinat départemental – car elle était en âge de le quitter – elle s’était mariée et avait une adorable petite fille, elle était venue me rendre visite. Elle a bien vu que nous ne pouvions pas parler librement. Alors, avant de partir, elle m’embrassa et me demanda doucement dans l’oreille si je n’étais pas heureuse. Comme je ne répondis pas, elle me dit alors d’embrasser ma petite nièce de trois ans. Comme je me penchait pour la prendre dans mes bras, elle me murmura : « Tu ne peux rien dire ? ». Je lui fis signe que non d’un mouvement des yeux et de la tête. Elle comprit ! La grande qui était dans mon dos ne s’aperçut de rien. Ma grande sœur me croyait heureuse car chaque fois qu’elle venait me voir, je lui parlais de tout et de rien. Je lui racontais les promenades que nous faisions, les plantations de fleurs dans mon jardin (quand on était à l’atelier, nous pouvions nous occuper chaque samedi après-midi de notre petit jardin attribué à chacune d’entre nous)… tout ceci pour meubler le temps du parloir. Cela expliquait qu’elle n’a jamais ce qui se passait réellement dans cette maison. Le principal dans tout cela, c’est qu’elle prit la décision de me retirer de l’Orphelinat quand mon autre sœur plus jeune lui apprit que j’étais obligée de garder le silence…

Ainsi, un mercredi après-midi d’août 1945, je fus enfin libérée de cette vie en vase clos.

 

*

 

Je reviens un peu en arrière dans le cours de mon histoire pour raconter ce que nous faisions à l’atelier.

Chaque soir, après le souper, une équipe de filles était chargée, à tour de rôle tous les quinze jours, de balayer l’atelier qui était fort grand. Bien-sûr, auparavant on s’assurait que chaque table était couverte d’un drap pour que la poussière ne retombe pas dessus. Ce drap y restait jusqu’au lendemain. Après avoir jeté de l’eau sur le sol, à l’aide d’une boite de conserve trouée et remplie d’eau, on balayait le plancher dans toute la longueur des lattes de parquet, et en ligne. Une autre équipe de deux filles était chargée de faire l’énorme vaisselle du midi et du soir. Cela représentait plus de 150 couverts car il y a avait à l’Orphelinat 33 religieuses et près de 150 filles. À tour de rôle, tous les quinze jours l’équipe changeait également. Celles qui n’étaient pas de corvée pouvaient jouer pendant ce temps au ballon dans la grande allée, jusqu’à 19h55, puis toutes, moyennes et petites nous devions regagner nos dortoirs en silence.

Les moyennes devaient se lever à cinq du matin – en silence –. Après une brève toilette de « chat », nous nous rendions à la chapelle pour la méditation. À 13 ans, cela ne signifiait pas grand chose pour moi car j’en ignorais le sens, aussi, j’ouvrais mon missel et lisais les Évangiles pendant une demie heure : je trouvais d’ailleurs que c’était de belles histoires. Ensuite, on descendait – toujours en silence – pour entretenir, chacune, une pièce de la maison, ainsi que la cour : c’était le moment de « faire les charges ». Dans la semaine, j’avais personnellement celle de la cour intérieure à faire, celle où il y avait la Vierge d’en Haut, en bronze. On l’avait cachée là de peur que les Allemands ne viennent la réquisitionner pour la fondre ! C’était la Vierge de Grenoble. Elle dominait autrefois la ville. Elle devait sûrement être en haut du clocher, et comme elle menaçait de tomber, on l’avait descendue de son socle pour la coucher par terre. C’est l’abbé, qui avait certaines connaissances au sein de l’Évêché de Grenoble, qui la fit venir, transportée sur un char, jusqu’à l’Orphelinat. Cela s’était passé avant la Guerre, alors que je n’étais arrivée dans la « maison » qu’en août 1939. À l’époque, on avait raconté aux orphelines qu’elle allait avoir la visite d’une grande Dame. Je m’imagine bien combien elles avaient dû être intriguées, se demandant bien qui cela pouvait être. Elles ont alors vue la Vierge arriver sur un char. Elle fût érigée dans la cour, cette même cour dont j’avais la charge les jours de la semaine. Le dimanche je devais m’occuper de l’escalier Saint Joseph qui desservait un immense grenier divisé en deux : le grenier des bas, et le grenier des jouets.

Le grenier des bas était réservé aux majeures qui y suspendaient leur bas : ceux des sorties, ceux de la semaine, ceux d’hiver et ceux d’été : une trentaine pour chacune d’entre nous, suspendus à des barres par leurs attaches. Le grenier des jouets étaient réservé aux poupées et aux autres jeux. Nous avions chacune un casier réservé à notre nom et numéroté. D’ailleurs, en classe, mon casier portait le numéro 52, et celui de l’atelier, le numéro 132.

Il y avait aussi, dans une autre partie de ce bâtiment, « l’infirmerie d’en haut », et plus haut, à gauche, le grenier des comédies où étaient stockés toutes sortes de costumes et de chaussures à talons Louis XV, dans de grandes malles. On y trouvait également tout un tas d’affaires reçues en don. Puis, bien au-dessus de la chapelle, du côté de l’ancien bâtiment, et au-dessus du dortoir des petites, il y avait le grenier des souliers où étaient rangées les chaussures d’été, les bottines d’hiver et les galoches d’hiver que nous portions en semaine. La « mémé des souliers » y collait d’ailleurs un morceau de pneu découpé qui isolait du froid, en hiver, et faisait durer la chaussure. Un peu plus loin se trouvait le grenier des confitures. À ce propos, on racontait qu’il y avait dans ce grenier la « mère Micky », une femme imaginaire dont on nous menaçait à l’école pour que l’on se tienne tranquille. Je me souviens n’y être allée qu’une seule fois. J’avais appris que des pots de confiture y avaient disparu. À tour de rôle, nous devions y monter pour chercher certains objets que bien-sûr on ne parvenait pas à trouver, et cela uniquement dans le but d’observer notre réaction afin de démasquer la voleuse de confiture. J’avais réellement une peur bleue de m’y rendre. Lorsque ce fut mon tour d’y aller, je tremblais de peur que la « mère Micky » apparaisse subitement pour m’emporter avec elle au Purgatoire. Finalement, tant j’avais peur, je n’ai pas cherché ce que l’on m’avait demandé pour repartir en courant, les jambes à mon cou, prétextant que je n’avais rien trouvé. Les sœurs ont-elles fini par découvrir la voleuse ? Personne ne l’a su, car elles étaient secrètes dans leur manières de procéder. Et puis, il faut dire qu’il régnait au sein de la maison un certain mystère.

Pour le Mardi gras, les petites de l’école se déguisaient. On promenait même un mannequin habillé en « mère Micky » pour leur faire peur. C’était un moyen comme un autre de la part des grandes de la maison pour que l’on se tienne tranquilles. Entre cela et les « âmes du Purgatoire » qui venaient nous hanter la nuit, on ne risquait pas de faire de grosses bêtises ! On nous tenait vraiment par la peur !

 

*

 

À l’atelier, j’étais un peu comme au paradis, en comparaison aux heures passées à l’école. N’étant plus soumise à un autre état d’infériorité qui m’a cependant poursuivie même après être sortie de la « Maison ». Je suis restée longtemps, dans ma vie civile, très réservée. La méchante institutrice de la Maison, à force de m’humilier et me rabaisser, de l’enfant très ouverte, toujours souriante, heureuse de la vie que j’étais en arrivant ici, elle avait fait de moi une femme méfiante, persuadée d’être incapable de faire quoi que ce soit de bien. À l’atelier, je restais dans mon coin de travail. Je m’y sentais bien. Les « grandes » de la Maison, qui s’y trouvaient également, étaient gentilles avec moi et m’ont même soutenu un jour, lorsque je ne sais quelle bêtise une moyenne avait pu faire, j’avais été accusée par l’une des trois « grandes » auprès de celle qui avait en charge de superviser la tenue de notre linge personnel. Celle-ci était sévère mais juste. Elle a cependant cru cette « grande » qui protégeait une de ses chouchous. Nous étions au mois de mai, le mois de Marie. Tous les soirs, nous montions en procession à la chapelle en chantant et en portant, chacune, une fleur de notre jardin, témoignage de notre bonne conduite de la journée à la Vierge Marie. Ce jour-là, je fus réprimandée par la « grande » qui avait en charge toutes les « moyennes ». Je ne me suis pas défendue. Je n’ai rien pu dire qui puisse me disculper. J’allais être punie… et j’allais recevoir une paire de gifles de la part de l’abbé. Pourtant, cela s’est passé autrement, de cette façon…

À l’atelier, il y avait plusieurs piliers. La grande de la Maison qui m’avait réprimandé à tord ressortait d’un pas quasi-militaire. Les autres m’observaient avec un sourire goguenard, attendant une réplique révolté de ma part. Mais, je n’avais rien dit – je ne suis pas une raisonneuse – . Aussi, attendis-je qu’elle se soit éloignée de moi, et alors qu’elle s’apprêtait à sortir et qu’elle était au niveau du dernier pilier, je jetai un regard vers mes compagnes tout en haussant les épaules afin de marquer un point. Malheureusement, ce fut à ce moment précis que la « grande » se retourna et me vit faire le geste. Elle revint prestement vers moi.

- Renée. Vous n’aurez pas ce soir votre fleur… et vous irez à genoux jusqu’au centre de la chapelle en guise de punition ! me dit-elle avant de sortir.

Mémé Jeanne, l’une des grandes de la Maison prit ma défense.

- Ce n’est pas juste ! Elle n’a rien fait ! lui lança-t-elle.

Puis, elle me réconforta, et me dit qu’il fallait en avertir Mlle Fernande – la maman directrice –.

- Ne t’en fais pas. Tu n’iras pas à genoux dans la chapelle. Tu n’as rien fait. La maman ne le permettra pas.

- Si l’on m’oblige à aller à genoux au centre de la chapelle, je me sauverai de la Maison. Ce n’est pas juste que je paye pour une autre, et que je ne puisse même pas pouvoir me défendre !

La maman directrice laissa partir la procession, et une fois les filles dans la cour, s’approcha vers moi.

- Je sais que tu n’as rien fait. Me dit-elle. Les « grandes » le savent elles-aussi. Ce sont elles qui me l’ont dit. Tu n’as pas mérité tout cela. Aussi, voilà, une fois la procession terminée, tu iras simplement à ta place, dans la chapelle, avec mémé Jeanne.

Je l’embrassai pour la remercier.

Tout se fit comme elle me l’avait dit. Bien-entendu, je n’avais pas de fleur, sinon on se serait aperçu tout de suite de quelque chose. Mémé Jeanne et moi-même sommes donc montées à la chapelle à la fin de la procession où je regagnai ma place. J’avais échappée à l’humiliation et à la paire de gifle de l’abbé…

Le lendemain, la « grande », qui avait en charge les « moyennes », alla parler à la - maman. Elle lui dit que comme je n’avais pas subi ma punition, et qu’il fallait en envisager une autre. - Non. Lui répondit-elle. Renée, ce n’est pas elle pas la coupable. Elle n’a même pas essayé de raisonner. C’est moi-même qui lui ai enlevé sa punition qui était, en fin de compte, totalement injuste ! Il n’y a pas lieu d’en discuter. Je ne veux pas d’injustice dans la Maison…

Toute cette discussion me fut rapportée par Mémé Jeanne. Cela me mit du baume au cœur. C’est certain que je me serais enfuie de l’Orphelinat, plutôt que de subir la punition ! Heureusement que cette situation ne s’est en fait produite qu’une seule fois à l’atelier. Celle qui m’avait fait accuser à tord pour protéger sa chouchou ne s’est pas risquée à refaire la même chose, sauf qu’elle ne me parla jamais plus que sèchement. Mais là, je m’en moquais totalement car j’avais été innocentée.

 

*

 

Mis à part çà, nous avions tout de même de bons moments, les promenades, le ramassage de pissenlits le dimanche. Après les vêpres, les grandes, les plus âgées, y compris la maman, nous restions assises dans les prés où se construisit par la suite le village olympique, des J.O. de 1968. toute cette zone n’était que d’immenses champs. À l’époque de la guerre, toutes les moyennes et les jeunes grandes de la Maison, nous ramassions des pissenlits, et les plus âgées les triaient sur place. Nous aimions ces moments de plein air où l’on était moins surveillées. Nous nous racontions nos petites histoires. Nous écoutions ce que les plus curieuses avaient entendu en laissant traîner, par ci par là, leur oreilles. C’est ainsi que j’appris un jour une drôle d’histoire de la bouche d’une « moyenne moyenne », un peu plus âgée que moi. On l’appelait « la Rifioune » car elle riait tout le temps, alors que sa sœur était toujours d’un très grand calme. Elle raconta qu’un vendredi, en compagnie d’une autre pensionnaire, elle avait écrasé une araignée entre deux biscuits mouillés (pour les ramollir), et les avait offert à une autre fille. Celle-ci les mangea naturellement, ne se doutant pas une seconde qu’elle avalait en même temps l’araignée. Quand elle eut terminé, elles lui avouèrent le « délit », en lui disant qu’elle pouvait de suite aller se confesser car elle venait de commettre un péché mortel.

- Ce n’est pas vrai ! Je n’ai pas fait de péché mortel ! se défendit la pauvre fille.

- Mais si ! Tu as fait un péché mortel, car tu as mangé une araignée écrasée au milieu de tes biscuits. On est vendredi. Tu sais bien qu’il ne faut pas manger de viande le vendredi !

Nous ne connûmes pas la fin de l’histoire, si la moyenne s’est finalement confessée, mais nous avions bien rit car, en fait, une araignée n’est vraiment pas considérée comme de la viande. C’est d’ailleurs l’un des dogmes de Rome. Il y en a encore beaucoup d’autres, mais je ne suis pas là pour faire un cours de théologie. Ce qui est certain, c’est que manger de la viande un vendredi est contraire à l’enseignement de l’Évangile, base de la foi chrétienne.

 

Je me souviens d’une autre anecdote…

Cela se passait un dimanche. Nous avions nos tabliers décorés de jolies fleurs bleues, et malheureusement j’avais accroché le devant de mon tablier aux ronces d’un rosier. Je m’attendais au pire, punition, sanction… Heureusement, Pierrette était là. Elle est venue à mon secours grâce à ses doigts de fée. Alors que quelques filles m’entourèrent pour que l’on ne nous aperçoive pas, et que d’autres chantaient, elle parvint, seule, à stopper l’accroc et recoudre exactement le dessin du tablier. L’accident passa totalement inaperçu. Comme les « grandes » de la Maison nous voyaient très sages, elles regardaient plutôt les « petites » et ne s’aperçurent de rien.

Le dimanche, nous n’avions pas le droit de tricoter car c’était considéré comme du travail alors car c’est le jour de repos du Seigneur. Pierrette avait donc commis un péché. Je ne sais pas comment elle s’arrangea avec sa conscience. On n’en a pas reparlé.

 

 

 

LES FÊTES – LE THÉÂTRE

autres divertissements et corvées

 

 

Parmi les fêtes qui avaient lieu dans le courant de l’année, il y avait la fête de la maman directrice, au mois de mai. Nous lui avions préparé une superbe gerbe de fleurs, cueillies dans le jardin de l’Orphelinat. Comme nous avions congé ce jour-là, nous avions eu droit à avoir du chocolat au petit-déjeuner. Ce privilège était réservé uniquement pour les grandes fêtes religieuses.

Il y avait aussi le théâtre. Nous jouions des pièces. C’était un régal pour moi. Quelques fois, j’en inventais même durant les récréations, aussi la maîtresse de la petite école me demandait parfois d’amuser les petites parce que j’avais de l’imagination

Nous préparions aussi le mystère de Noël, un spectacle gratuit. Le public était invité. C’était aussi l’occasion de faire une tombola dont les lots étaient ce que nous avions réalisé à l’atelier. Avec les dons de quelques personnes, tout ceci générait une rentrée d’argent. Je me souviens qu’une fois, nous avions joué devant monseigneur Caillot, l’évêque de Grenoble, qui était venu assisté au spectacle en compagnie de nombreuses personnalités. J’étais déguisée en diable pour cette occasion. Pour jouer ce rôle, il faut dire que j’en rajoutais en me plantant sur le devant de la scène, et en brandissant mon poing vers l’évêque qui se mit à rire franchement. Cependant, lorsque je redescendais vers les coulisses, je fus réprimandée pour avoir été ainsi effrontée. Mais heureusement, surprise, l’évêque, toujours autant ravi par le spectacle, me fit appeler pour me féliciter d’avoir si bien joué mon rôle, avec de l’intelligence et de l’initiative. Du coup, tout le monde fut également satisfait que j’ai pu ainsi plaire à l’évêque.

 

J’aimais bien aussi, lors des soirs d’été très chauds, aller arroser le champ de légumes. Cela nous tenait lieu de divertissement, et nous permettait de nous coucher plus tard qu’à l’accoutumé. Avec nos arrosoirs, nous rions beaucoup. Nous nous sentions libres.

Il y avait aussi la corvée de lessive. Au début, c’était une ménagère venu de l’extérieur qui s’en occupait. Elle employait pour cette besogne une « grande moyenne », orpheline et qui, ne voulant pas être placée à l’extérieur, était restée à la Maison. En fait, il y en eut trois qui choisirent cette occupation. Admises à l’Orphelinat très jeunes, elles n’avaient jamais voulu quitter la Maison. On les appelait les « détachées ». Elles n’étaient pas pour autant religieuses, à l’inverse de celles qui restaient pour l’être, et que l’on appelait les « grandes » de la Maison.

 

J’étais relativement nerveuse. Aussi, à l’atelier, on m’avait donné un tabouret car on s’était aperçu que j’avais besoin de bouger. Quand j’en éprouvais la nécessité, je faisais un tour de tabouret pour me dégourdir les jambes.

 

Cette dame qui venait pour la lessive arrêta un jour son travail, car elle était devenue trop âgée pour le faire. Aussi, il fut décidé que ce serait les plus grandes qui s’en occuperaient, une fois par semaine, avec celle qui était toujours au lavoir. Comme j’étais nerveuse et que j’avais besoin de faire de l’exercice, j’accomplissais cette tache pendant une quinzaine de jours lorsque c’était mon tour. On utilisait de grandes bassines. Le linge était plongé dans un cuvier, une sorte de grande cuve en bois, comme un tonneau. Il était posé sur un foyer en pierre. Le feu portait à ébullition l’eau du cuvier. Le linge était avant tout frotté avec une brosse dans l’un des lavoirs, puis était ensuite placé par couche dans le cuvier. On arrosait le linge à l’aide d’un grand récipient que l’on maintenait par un long manche. Cette étape s’appelait « couler le linge ». Au bout d’un certain temps, on le ressortait. Il y avait une rampe au-dessus de certains lavoirs où l’on installait le linge. On le trempait et on le rinçait. Puis, on, le laissait s’égoutter sur la rampe d’un autre lavoir. Lorsque qu’il fallait étendre tout ce linge, c’est toutes ensemble qu’on le faisait. Les étendoirs étaient installés dans une partie des champs de l’Orphelinat. C’était encore pour nous une autre occasion de détente.

Nous étions élevées sévèrement. Néanmoins, nous apprîmes à gagner notre vie, et surtout le respect des grandes personnes.

 

Chaque année, nous allions en pèlerinage à la Salette, pendant nos huit jours de congé. Une fois, j’ai fait à pied la dure montée, sous un soleil ardent, pour la terminer en car. Il faut préciser que j’étais un peu fragile à l’époque.

En un ou deux mois, il y eut plusieurs décès de pensionnaires. Moi-même, j’ai eu des voiles aux poumons. On disait même de moi que je faisais partie des pas bien fortes. Mais j’ai eu de la chance, car une de mes compagnes de l’atelier était gravement poitrinaire, crachant parfois du sang. J’aurais pu avoir la même chose qu’elle. Cependant, ce que j’ai à reprocher à la Maison, c’est que l’abbé ne voulait surtout pas qu’elle soit hospitalisée, craignant que nous y perdions notre âme ! Les voisins de l’établissement voyaient pourtant bien des cercueils défiler, et s’en inquiétèrent. Aussi alertent-ils les autorités sanitaires. Si bien qu’un jour nous fûmes une quinzaine à être appelées dans la salle de réunion, située au premier étage du bâtiment central. C’est là qu’il y avait également le bureau et la chambre de la sous-directrice – la « grande » de la Maison –. On se demandait bien pourquoi on nous avait appelées et que l’on nous fit attendre, sans aucune autre occupation, durant toute une matinée. Nous avons d’ailleurs su le pourquoi bien après par une curieuse qui était restée en arrière et en entendit la raison. Il y avait un camion sanitaire, équipé de tout le matériel pour nous faire passer une radio des poumons. Ce n’était plus possible de cacher que certaines d’entre nous avaient des problèmes pulmonaires. Cependant, s’étant rendus rendu compte que nous n’étions pas toutes présentes, les médecins s’inquiétèrent de savoir où étaient les autres pensionnaires. La petite curieuse qui avait mon âge et était bien appréciée des « grandes », et qui laissait traîner ses oreilles là où il ne fallait pas, et surtout parce que l’on ne faisait pas attention à elle, avait entendu qu’on leur répondit que les autres étaient en vacances chez elles. Quand j’appris cela, j’en demeurai abasourdie car ce n’était pas vrai. Les religieuses avaient dit ce mensonge aux médecins sur les ordres de l’abbé qui, lui, se mêlait de ce qui ne le regardait pas. En fait, pour toutes celles qui étaient montées dans la salle de réunion, nous avions chacune des voiles aux poumons, certaines plus gravement atteintes que d’autres. L’abbé ne voulait pas que nous soyons hospitalisées à l’extérieur de la Maison. C’est pour cette raison qu’il avait donné ordre de nous enfermer pendant que les médecins examinaient les autres pensionnaires.

Après quoi, je n’ai conservé aucune rancune envers les religieuses – les « grandes » de la Maison – car elles ne faisaient qu’obéir aux ordres de l’abbé. Je ne comprenais d’ailleurs pas pourquoi elles le considéraient comme un « saint homme », alors que certainement il est allé « rôtir » en enfer…

 

*

 

Parfois, dans mon coin d’atelier, j’entendais les « grandes » de la Maison discuter entre elles au sujet de celles qui avaient été plus chouchouter que les autres, et qu’une fois sorties de l’établissement, à 21 ans, elles n’avaient plus donné signe de vie. Elles reconnaissaient que les plus fidèles, celles qui nous écrivaient parfois des lettres, ou nous rendaient visite, étaient en fait celles qui avaient été le moins favorisées. L’une des grandes qui me vit en train de les écouter me demanda ce que je ferai plus tard, si on me reverra pousser la porte de la Maison pour rendre visite aux plus jeunes. Comme je répondis par l’affirmative, elle reconnut que si l’on m’avait fait des misères durant mes années d’orphelinat, je faisais néanmoins partie des plus fidèles. D’ailleurs, après la guerre, une fois que l’abbé fut décédé, tout changea progressivement au sein de la Maison. Celle-ci devint un externat, puis une grande école où l’on est admis dès la 3ème pour recevoir l’instruction nécessaire pour passer le BAC ou un CAP. L’établissement céda par la suite des terrains à la Ville afin qu’elle puisse agrandir les écoles supérieures. À la mort de l’abbé, un aumônier fut nommé, et celles qui avaient l’habitude de punir les orphelines furent obligées de changer leurs attitudes.

- Mesdemoiselles. Je ne suis pas là pour régler les problèmes temporels, leur avait-il dit, mais seulement ce qui touche au spirituel. Vous avez la direction de l’établissement pour cela. Vous ne devez pas les élever pour vous, mais pour ce qu’elles deviendront plus tard !

J’avais déjà quitté la Maison à cette époque quand les jeunes filles eurent une vie plus heureuse, ponctuée de voyages, de visite dans leur famille… alors qu’avant, quand l’abbé était encore là, nous vivions en vase clos, et quand on sortait toute ensemble, nous étions encadrées par les « grandes » de la Maison. On nous disait même de baisser la tête dans la rue pour ne pas voir les messieurs. On portait des manches longues, même en été.

Un jour, pour un pèlerinage, jeune, quand je faisais partie des « petites moyennes », on ne m’avait pas trouvé une robe d’été à ma taille. La seule qui m’allait découvrait le bas de mes bras. La directrice avait dit à la responsable des « moyennes » qu’il fallait baisser nos manches car c’était interdit de montrer nos bras en pèlerinage. Alors, on tira sur les manches de ma robe pour essayer vainement de les faire descendre. Comme il n’y avait aucune autre robe qui pouvait m’aller, la responsable des « moyennes » finit par conclure que comme j’étais encore très jeune, cela pourrait passer. Ainsi, je fus la seule pour laquelle on pouvait entrevoir une dizaine de centimètres de bras. Nos robes étaient en toiles et faisaient partie de notre uniforme, un peu à la mode des années 20-30, taille basse et plissées sous la ceinture, toute de teinte coquille d’œuf.

 

 

LA CÉRÉMONIE DU BAIN

 

 

On ne prenait notre bain uniquement dans la salle de bains, ainsi pompeusement nommé, car ce n’était en fait qu’une minuscule pièce d’angle au rez-de-chaussée d’une petite tourelle de l’Orphelinat. On y trouvait une baignoire que l’on devait avant tout remplir d’eau chaude. On avait droit à y aller à tour de rôle, et comme nous étions nombreuses, on commençait par les plus âgées, jusqu’aux plus jeunes. En fait, seules les aînées avaient la possibilité d’y passer deux fois dans l’année. Personnellement, je n’avais le droit qu’une pour une seule fois. Nous devions nous déshabiller jusqu’à la chemise, puis on retirait notre jupon. On passait alors, par la tête, un drap cousu sur le côté. On quittait ensuite notre chemise de jour (brodée) par dessous le drap, car il ne fallait pas qu’une partie de notre corps soit visible. On rentrait dans la baignoire. On se savonnait et on se frottait le corps, toujours avec ce drap autour de nous. Puis, après s’être rincée, on enfilait un autre drap, du même genre que le premier, afin de nous sécher. En sortant de la baignoire, après avoir laissé choir sur le sol le drap humide, on enfilait la chemise de jour par dessous le deuxième drap que l’on quittait ensuite.

Que quelqu’un puisse voir notre corps pendant notre bain faisait partie des péchés mortels Nous étions sensés aller en Enfer si l’on venait à mourir avant d’avoir eu le temps de nous confesser.

 

 

 

MA LIBÉRATION en août 45

 

 

En résumé, parmi les quatre années passées à l’atelier, si la première année d’école fut très dure, les trois suivantes le furent nettement moins, mais quoique relativement rigides, elles furent pour moi une bonne formation à la vie.

 

Arriva enfin au début du mois d’août 1945, le mois de ma libération personnelle. Ma sœur S. était venue me rendre visite au parloir, comme elle le faisait chaque premier dimanche du mois. De la discussion qu’elle eût avec la directrice, rien ne laissait présager quoi que ce soit. Aussi, 3 jours après sa visite, un mercredi, je fus tout étonnée lorsque l’on me fit monter dans la salle de réunion. Je me demandais bien ce que l’on voulait de moi. Cependant, les « grandes » - religieuses – étaient bien-entendu au courant. Lorsque j’arrivais dans la salle de réunion, il y avait déjà 4 religieuses, la directrice, la sous-directrice, la maîtresse des lingères, la responsable des moyennes à l’atelier et une autre dont je ne me souviens plus le nom. On me questionna afin de savoir si je m’étais plainte à ma famille, si je leur avais fait passer en douce des lettres.

- Pourquoi vous me demandez tout cela ? À qui aurais-je pu me plaindre, puisque l’on ne voit personne en dehors de vous ? Et le rare courrier que nous écrivons, et celui que l’on reçoit le jour de l’an, sont lus avant d’être expédiés. Comment aurais-je pu faire ?

- En fait, on vous a fait venir, car votre sœur vient vous chercher cet après-midi ! me répondit-on.

Je tombais des nues. Je m’étais imaginé un tas de choses mais pas cela. Au fond de moi, je poussais un énorme soupir de soulagement. Néanmoins, j’eus droit à un grand sermon, sur ma conduite à tenir dans le monde extérieur, car nous vivions ici, en cercle fermé une vie quasi monacale.

Puis, ce fut le moment de quitter les vêtements que je portais. On me fit essayer plusieurs robes, mais aucune d’elles ne m’allait, car j’étais très menue. Finalement, la maîtresse des moyennes fit apporter mon costume de sortie, jupe et corsage bleu marine, avec un col Claudine blanc, portant quelques roses brodées en haut. Elle me demanda de faire honneur à mon costume et à la Maison. Puis, la quatrième religieuse dont je ne me souviens pas le nom demanda si j’avais encore mon Livret de Caisse d’Épargne. L’une des autres religieuses répondit sèchement : «  Non ! Pas de Livret d’Épargne ! » Je ne relevais pas cette phrase car je ne savais pas ce qu’était un Livret d’Épargne.

Chacune m’embrassèrent pour me dire au-revoir. Puis, quand ce fut au tour de la maîtresse des « moyennes », celle-ci dit : « Ce n’est pas malheureux de nous l’enlever ! Elle n’est même pas formée pour affronter le monde extérieur ! »

Ce fût tout ce qui se passa.

Je descendis de la salle de réunion, et l’on m’accompagna jusqu’au parloir où ma sœur m’attendait pour m’emmener.

 

©  Jean-Michel DIEBOLT – pour Mme N. – 04/2009

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Commentaires: 1
  • #1

    Robbe (dimanche, 19 juillet 2015 22:55)

    Si je devais relater ma période d'orphelinat de 1940 à 1950 , beaucoup penserait que c'est un roman noir venant d'une imagination malade...La vérité est bien plus cruelle ......Aussi 60 années après , il m'est encore impossible d'en parler humainement . Nous étions des petits animaux , des jouets, mis à la disposition d'adultes pervers, cruels, sans ames et sans conscience...................